“Can you put a price on your dreams?”

Aller à Disneyland est une expérience toujours particulière. Quand on est enfant bien sûr; mais aussi – et surtout? – quand on a grandi. On n’est plus dupe du merchandising permanent; on remarque facilement les rouages et les ficelles qui font fonctionner la magie; on ne s’émerveille plus, on observe. On aime ou on déteste – et parfois, on est aussi saisi d’un sentiment étrange, d’une espèce de nostalgie douce-amère. De quoi? De l’enfance insouciante (mais l’était-elle vraiment?), du temps qui s’écoule irréversiblement (mais est-ce un mal?), de ce que l’on a perdu (et pourquoi pas gagné?). Etrange, donc. Mais procédons dans l’ordre…
Les Japonais adorent Disney et ses personnages; ils se les approprient aussi volontiers. Parfois, j’ai l’impression que ces personnages sont plus aimés ici que dans leur pays d’origine. Aux USA, mettrait-t-on Dingo sur un chéquier? Et Stitch sur une promotion immobilière? Ferait-on une publicité pour Disneyland dans le style baroque?

Il est d’ailleurs amusant de constater que Stitch – un énorme flop en Occident – est ici, à en croire la fréquence à laquelle il apparaît, le personnage le plus populaire. C’est vrai que c’est aussi celui qui ressemble le plus à un Pokémon.

Tout étudiant qui part à Tokyo doit avoir quelque chose d’un Japonais, finalement; la sortie organisée à Disneyland a rassemblé le plus grand nombre de participants à une visite de jour (25!), loin devant l’onsen ou le kabuki, et ce en dépit du prix plutôt élevé et du rendez-vous à 7h30 un jour de congé.
8h45, arrivée devant les portes du parc. Il est amusant de constater que les énormes hôtels pour visiteurs, à droite, sont pratiquement plus grands en superficie que le parc lui-même. Notez aussi les filles (enfin quand je dis les filles… elles devaient approcher la vingtaine) en bas à gauche, en jupe Minnie et peluche assortie – pas de doute, c’est bien Disneyland Tokyo et pas Paris.

Trois choses à noter sur la photo du dessous – la sculpture de Dingo, bien sûr, mais aussi le bus en arrière-plan, aux fenêtres en forme de tête de Mickey, et surtout l’énorme foule qui se presse derrière. Il faut préciser qu’on est un jeudi matin à 9 heures, jour absolument pas férié (sauf pour les étudiants de Waseda qui fêtent ainsi, en n’y allant pas, la fondation de leur alma mater). Première réaction mentale: “Non mais qu’est-ce que vous fichez dans notre parc, horde de fainéants? Au boulot!”.

La file d’attente. Observez-là bien; vous ne voyez rien d’étrange? Vraiment rien?

D’accord, je vous aide: il n’y a presque aucun enfant.
Bon, c’est peut-être un peu exagéré – une fois dans le parc, on en voit quand même quelques-uns, et on devine la présence d’autres grâce à ces parkings de poussettes improvisés (autant que ce mot puisse s’appliquer au Japon) devant certaines attractions:

Cela peut sembler beaucoup, mais c’est en réalité vraiment une goutte d’eau dans l’océan de personnes qui se trouvaient au parc. La plupart n’étaient d’ailleurs même pas des collégiens (ceux-ci se repèrent à leurs uniformes); c’étaient de jeunes adultes, voire des adultes. Le réaliser était l’une des plus grosses surprises de la journée pour moi. Et le parc était plein à craquer, lorsque nous y sommes rentrés à 9h30 comme lorsque nous l’avons quitté à 21h30.
Heureusement que le système ingénieux de FastPass, qui permet de réserver des entrées sans queue (ou presque) à des heures spécifiées pour des attractions populaires permet d’optimiser le séjour.

Bien évidemment, nous n’avons pas raté la célèbre parade.
Disneyland, c’est à la fois le pire et le meilleur du consumérisme, mélangé dans un cocktail singulier. Le pire, parce que la finalité de tout le séjour n’est qu’une consommation incessante, au sens propre comme figuré, jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout, là encore au sens propre comme figuré. Le meilleur, parce que, pour faire consommer, le génie créatif et humain déployé ne semble pas connaître de limites. Comment ne pas aimer ce tableau?

Ne pas s’incliner devant la méticulosité des designers qui n’ont laissé aucune colonne, aucune poubelle, aucune branche d’arbre au hasard?

Ne pas être hypnotisé par un souffleur de verre exerçant son art en pleine vue de tous – et au milieu d’un magasin rempli de bibelots à prix prohibitifs?

Ne pas sourire en pensant à un film qui nous a plu?

Ne pas se dresser sur la pointe des pieds pour mieux voir un feu d’artifice?

Alors, Disneyland, enfer escapo-consumériste ou paradis de l’innocence? Hypercapitalisme triomphant ou défense des valeurs essentielles? Hypocrisie ou rêverie? Pour moi, la question ne se pose pas en ces termes.
C’est avant tout un endroit où on passe du bon temps avec ses amis.

Où on peut se permettre de faire le fou.

Où on peut oser des coiffes incongrues.

Où on fait de nouvelles rencontres.

Bien sûr, c’est commercial. Bien sûr, c’est infantilisant. Bien sûr, le ratio “nombre de G auxquels le corps est soumis/yen dépensé” est moins élevé que dans un parc spécialisé dans les montagnes russes. Mais même si les fenêtres sont aveugles, même si les acteurs transpirent sous leurs costumes et même si les visiteurs sont amusés et émerveillés à la chaîne, il y a quelque chose qui est vrai, qui vient du coeur, et qu’on ne retrouve qu’à Disneyland: les souvenirs des émotions que vous avez eus en regardant les films et en imaginant les personnages.
Ceux sur la photo sont en plastique. Mais les sentiments qu’ils vous ont évoqué ne le sont pas. Et c’est la combinaison des décors en plastique et des émotions humaines qui donne à Disneyland cette saveur qu’aucun autre parc d’attractions n’a. Consumérisme et nostalgie s’amalgament, et comme un amalgame est aussi un miroir, votre expérience au Disneyland sera le reflet parfait du regard que vous porterez sur elle. Venez avec l’esprit cynique, et vous ne verrez que machines et machinations. Laissez-vous émerveiller et vous serez émerveillés. C’est aussi simple que ça.

Aller à Disneyland est une expérience toujours particulière – surtout si on a grandi. Celui qu’on est devenu confronte alors les souvenirs de l’enfant qu’il a été aux rêves de l’adulte qu’il aurait pu être. Et alors, le temps d’un instant, on accepte d’oublier la mécanique derrière le songe – non pas parce qu’on ne la voit pas maintenant, mais parce qu’on ne l’aurait pas vue il y a dix ans.
Cette magie d’antan – celle des contes, des héros et des voyages extraordinaires – n’agit plus; pourtant, c’est elle qui a façonné une partie de nous et n’aura donc pas été vaine. Et ainsi la relève se fait; désormais, c’est à nous d’écrire nos contes. C’est à nous d’être les héros, ne serait-ce que de nos proches. C’est à nous d’accomplir les voyages extraordinaires.
La fin de l’enfance – et le début de l’âge adulte.

On jette un dernier coup d’oeil sur le château qui disparaît derrière les arbres et on reprend son chemin. Il y a à faire.
23/10/2009 à 06:57 |
Cool post !
21/01/2010 à 17:26 |
[...] ville de Kurashiki, entre Hiroshima et Osaka, ressemble un peu à Disneyland quand on sort de la [...]