Le voyage à Shirakawa organisé par mon dortoir, Hoshien, a été l’une des meilleurs expériences de mon début de séjour au Japon. C’est donc sans aucune hésitation que je me suis inscrit à un autre de ces voyages, se déroulant cette fois dans la préfecture de Nagano. Je dois toutefois encore une fois constater que ces voyages – qui constituent pourtant l’une des meilleures affaires “touristiques” qu’un étudiant de Waseda puisse faire – ont une publicité faite de telle sorte qu’ils peuvent tout aussi bien être qualifiés de secrets. Cela dit, il n’est pas exclu que ce soit fait exprès – après tout, il n’y a qu’une vingtaine de places par voyage, par souci d’égalité disponibles pour tout étudiant en échange à Waseda mais qui sont bien évidemment destinés avant tout aux résidents du dortoir (qui les financent avec leurs loyers tout sauf modérés, je dois le préciser); la discrétion est donc probablement recherchée.
En tout cas, l’organisation japonaise ne peut qu’émerveiller une fois de plus. Vendredi matin, rendez-vous à 6:30. Un livret d’une quinzaine de pages détaillant les activités au quart d’heure près est distribué, accompagné d’un sachet où se trouvent 700 yens pour le repas de midi. Maintenant imaginez que vous devez faire la même chose. Déjà, il faut prévoir d’avoir sur soi 20 pièces de 500 yens et 40 pièces de 100 yens – admettons, vous y avez pensé – mais avez-vous la moindre idée où on peut bien trouver ce genre de microsachets en plastique qui semble avoir été conçus pour? Moi, non. Hoshien, oui.
Depuis la fenêtre du bus, on aperçoit tout d’un coup le mont Fuji – l’un des spectacles les plus recherchés et les plus évasifs du Japon. En effet, son omniprésence sur les images n’égale que sa discrétion en réalité – Fuji-san adore se cacher derrière les nuages. Le voir comme ceci est plutôt rare.
Le voyage vers Nagano prend trois heures, et le chauffeur de bus fait des pauses régulières (habituellement au moment où vous arrivez enfin à somnoler). Lors de la première pause, nous nous garons près d’un véhicule qui n’a rien d’une Nissan Micra et qui ne manque pas d’attirer l’attention des voyageurs mâles du groupe. Au fait, vous voyez sur la photo 75% d’entre eux, et les 25% restants tiennent la caméra. Eh oui, sur 20 membres du groupe, il y avait 16 filles, allez savoir pourquoi.
Zenyao, Gu et Alex
Un écran dans un car, cela n’a rien d’étonnant. Et un karaoké?
Nous voici arrivés à la première escale du voyage, le château de la ville de Matsumoto.
Sa particularité principale est sa couleur: il n’est pas blanc, comme celui d’Osaka ou d’Himeji, mais noir.
Les fleurs sur la pelouse, devant, offrent d’ailleurs un joli contraste.
Le château est beau sous tous les angles, y compris depuis le ponton rouge qui enjambe la douve l’entourant.
Une photo-souvenir…
Julia et moi
…et nous repartons pour la deuxième partie du programme, la visite d’une école secondaire de la petite ville de Oh-oka. Les lecteurs attentifs se souviendront qu’à Shirakawa on nous avait proposé de faire la même chose. Il est vrai que, du point de vue des organisateurs, c’est le genre d’activité qui fait super bien autant dans les rapports de fin d’année que sur les couvertures de ceux-ci, surtout si l’un des étudiants étrangers est clairement Occidental, blond, et se retrouve pris en photo en plein débat/échange inspiré avec un élève clairement japonais. Hélas, personne n’était blond dans notre groupe.
Pour moi, c’est une occasion de plus de humer l’air quelque peu renfermé mais si familier d’un établissement secondaire et de constater que leurs ressemblances supplantent les frontières et les cultures.
Enfin, il y a tout de même quelques touches qui rappellent que nous sommes au Japon. Elles étaient pas comme ça, les télévisions dans mon collège, ça non.
Ingénieux: des règles sont peintes sur les tables de la salle de travaux manuels.
La rencontre elle-même n’a pas eu lieu dans la classe mais dans la salle de gym, et a eu lieu en deux étapes. Tout d’abord, nous avons été assignés à un élève muni d’un carnet de notes et d’un crayon, qui nous a interrogés sur notre pays d’origine, sa langue, ses attractions touristiques, etc. Ce fut d’ailleurs l’occasion pour moi de ressortir mon pin’s “Switzerland” reçu à l’occasion du Swiss+Symposium. Durant, la deuxième partie, ce fut à notre tour d’apprendre quelque chose puisque nous avons été séparés en cinq groupes qui se sont, chacun, essayés à un art japonais traditionnel. Pour ma part, ce ne fut ni plus ni moins que le kendo.
Bien sûr, nous ne nous sommes pas vraiment battus; à la place, on nous a proposé d’essayer de trancher – de façon nette – des feuilles de journal tendues à la verticale. Ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air: sur la photo ci-dessous, Alex est sur le point d’abattre le bokken (c’est-à-dire le sabre en bois) de toutes ces forces ce qui n’aura pour effet que de plier la feuille et de l’arracher des mains des porteurs; il faut en fait porter un coup qui utilise le poids du sabre sans trop forcer dans les bras.
Bien sûr, en vingt minutes on ne fait pas grand-chose mais le simple fait de tenir un sabre de kendo entre les mains est déjà énorme pour l’Occidental élevé à la culture anime que je suis.
Pour finir, le directeur de l’école nous remercie en rédigeant une calligraphie… en anglais et en orange.
La maxime est très japonaise: à la fois inspirante et mystérieuse à souhait.
Après l’effort, le réconfort avec des bains thermaux japonais à l’air libre avec vue sur les rizières.
L’espace de quelques minutes, mon petit coin de paradis personnel:
Il y a justement une chose à dire sur la préfecture de Nagano: la nature y est absolument sublime. On oublie, à force de rester à Tokyo (qui, je m’en rends compte, n’a qu’un rapport plus ou moins vague avec le reste du Japon), que le pays du soleil levant n’est pas uniquement fait de gratte-ciels et de combinis, mais aussi de coins comme ça:
Ou comme ça:
Ou comme ça:
Ou même comme ceci:
Après, il est vrai que certaines choses restent constantes à travers l’archipel. Quelques soient les circonstances, quelque soit l’endroit, il y aura un distributeur de boissons a portée de vue au Japon.
Le bus nous a finalement amenés à la maison où nous étions supposés passer la nuit. Il s’agissait d’un endroit appelé Hijiri-gakuen – un internat pour certains élèves de l’école (une quinzaine, de 9 à 14 ans) que nous venions de visiter. Un lieu assez particulier, d’ailleurs, au point que nous avons dû participer à un briefing spécial avant d’être autorisés à y entrer. On nous a expliqué, en essence, la chose suivante: l’internat accueille des enfants dont les parents pensent que les détacher pendant un an de la civilisation consumériste moderne leur ferait le plus grand bien. Par conséquent, lorsque les enfants ne sont pas à l’école ou en train de faire leurs devoirs, ils ne peuvent s’adonner qu’à des activités et à des loisirs “traditionnels”. Ainsi, pas de télé ou d’ordinateur; pas de jeux vidéo ou de mangas; pas de chips ou de barres chocolatées (on nous a d’ailleurs spécifiquement précisé que “vous pouvez amener des sucreries dans vos bagages si vous le désirez, mais n’en donnez surtout pas aux enfants”, phrase que j’ai trouvée absolument sublime autant dans la forme que dans le fond). Et ce, durant un an.
L’enfant des villes modernes que je suis a, bien sûr, immédiatement frissonné à l’idée de pauvres élèves enfermés dans un an dans un endroit aussi restrictif. Pourtant, à première vue, la maison n’a rien de particulièrement lugubre:
Il est vrai que la vie à l’intérieur se veut effectivement assez spartiate. Le but est double: inculquer aux enfants le sens de la simplicité et leur apprendre à vivre en collectivité. Prenons, par exemple, les repas. La nourriture elle-même est préparée par deux (adorables) cuisinières d’une cinquantaine d’années mais leur travail s’arrête aux gros pots de cuisine; c’est aux jeunes pensionnaires qu’incombe la tâche de servir les repas, en suivant les indications dessinées sur une feuille accrochée au mur.
Il n’y a pas de tournus: tout le monde aide dans la mesure où il (ou elle, même si la plupart des pensionnaires sont des garçons) le peut. C’est pratiquement le communisme; et, évidemment, il est assez facile de resquiller même si, en pratique, personne ne le fait, ce qui est déjà plus étonnant.
Ca, c’est ce qui a été préparé en cuisine. C’est traditionnel, c’est bon pour la santé, ça fait peur à voir. Les tranches d’oranges amères, en bas de la photo, constituent le seul dessert. Puisque je vous avais dit que c’était spartiate.
Mais voilà, lorsque tout le monde – nous y compris, puisque pour deux jours nous partagerons le quotidien de l’internat – commence à répartir la nourriture sur les assiettes, une transformation s’opère et la nourriture devient tout d’un coup bien plus attirante.
Ca reste simple, mais sans être inappétissant (si vous êtes au Japon depuis huit mois, s’entend; c’est vrai que ça paraît peut-être toujours aussi étrange aux yeux d’un Occidental non habitué, mais je vous assure que les oignons panés et les algues marinées peuvent avoir du bon).
Et on s’autorise même quelques extravagances: sur le bol de riz ci-dessous, c’est bien une petite fleur frite comme du tempura qui est posée.
Après le repas, c’est le temps de ranger. Là encore, tout le monde s’y met; les plus âgés nettoient les ustensiles de cuisine, les plus jeunes empilent et lavent les assiettes et les verres. Puis, les invités spéciaux (c’est-à-dire nous) sont conviés à un petit spectacle qui se déroulera dans la même pièce. La polyvalence des espaces japonais ne cessera jamais de m’épater; durant le séjour, la même pièce aura servi de salle à manger, de chambre à coucher, de salle de spectacle et d’atelier, et les transformations s’opèrent en moins de 5 minutes lorsqu’on est 30 à plier les tables et à positionner les tatamis.
Quand on pense “spectacle préparé par des écoliers”, on est facilement condescendant; il est vrai que d’habitude la qualité de la réalisation de ce genre de performances n’est guère capable d’intéresser quelqu’un en dehors du cercle familial et scolaire des jeunes artistes. Pourtant, à Hijiri-gakuen, il y a une nuance importante: la musique et la danse sont à peu près les seuls loisirs laissés aux enfants durant leur temps libre. S’entraîner devient donc un divertissement et non une corvée. Et, par conséquent, ils deviennent bons. Très bons.
Tout d’abord, nous avons eu droit à un solo dansé par l’une des seules filles de l’établissement, déguisée en démon pour l’occasion.
Mouvements assurés et plastique impeccable; on aurait eu de la peine à croire que c’était la même fille timide qui, il y a vingt minutes, mangeait le riz sans lever les yeux de son bol.
Pour le deuxième numéro, changement de costumes et d’ambiance pour un numéro d’éventails à trois, là encore impressionnant de précision et de rythme.
Mais la claque définitive de la soirée était encore devant nous. Le rideau s’est refermé et nous avons entendu, durant quelques minutes, le bruit des gros tambours japonais (taiko) en train d’être positionnés sur la scène. Lorsque le rideau s’est rouvert, l’ensemble des pensionnaires se tenait devant nous, baguettes à la main, entourant une dizaine de tambours.
Puis, ils se sont mis à jouer.
Que dire? “Soufflés” est probablement le mot qui définirait le mieux notre état d’esprit lors de la performance. Écouter de la musique en live est toujours un moment spécial; des tambours, c’est toujours entraînant. Mais se trouver à un mètre à peine d’un véritable orchestre tonitruant et conquérant en train d’irradier la pièce d’un son puissant qui résonne dans chaque os du corps et fait monter les larmes aux yeux – et de réaliser que ce son est produit par des gamins, même si on ne se sent plus en droit de les appeler ainsi – voilà une expérience unique et inoubliable.
Après que nous ayons fini d’applaudir à en avoir mal aux mains, nous avons pu nous essayer nous-mêmes au taiko, avec un rythme très simple pour commencer. Et je dois vous dire que ces tambours-là sont extrêmement gratifiants, peut-être parce que tout le corps y participe; on se retrouve alors à pratiquement danser tout en jouant de la musique.
A dix heures, les enfants sont allés se coucher; quand à nous, nous avons profité de notre statut de visiteurs pour s’adonner à quelques plaisirs interdits aux pensionnaires du lieu, comme l’alcool et le chocolat, tout en discutant. Une réunion semblable a eu lieu à Shirakawa après la première journée; et je dois vous avouer qu’il y a peu de choses au monde aussi agréables que de discuter autour d’une table, dans une petite pièce cosy, de choses et d’autres avec des amis nouvellement rencontrés.
En allant me coucher, j’ai ajusté quelque peu mon jugement sur l’internat. Certes, l’idée de passer un an coupé de la “civilisation” continuait de me paraître bizarre, mais le spectacle de taiko m’a montré sans aucun doute possible que, en renonçant à certains biens, ces enfants en avaient acquis d’autres. Toutefois, il m’aurait fallu attendre demain pour en savoir davantage.






































05/07/2010 à 13:56 |
[...] De plus, l’ambiance qui y règne est géniale, lisez mes billets sur Shirakawa et sur Nagano pour vous en assurer. Si votre budget est limité, c’est le moyen idéal de voir du pays et [...]
21/07/2010 à 17:29 |
[...] ou Himeji; d’autres un peu moins connus, comme Takamatsu, Naruto, Mito, Kawasaki, Shimoda ou Oh-Oka. Et parfois il n’y a même pas besoin de sortir de Tokyo; une simple visite au parc [...]
28/07/2010 à 10:45 |
[...] Iejima – Kamakura – Kawagoe – Kawasaki – Kurashiki – Kyoto – Matsumoto – Matsushima – Minka-en – Mitake-san – Mito – Miyajima – Nagano [...]
28/07/2010 à 14:42 |
[...] pour les quatre voyages organisés auxquels j’ai participé: Shirakawa, Hokkaido, Okinawa et Nagano. Très bien faits, ils contiennent non seulement le programme complet mais aussi les noms de tous [...]