Il faut être bête pour ne pas avoir escaladé le mont Fuji une fois dans sa vie, ou pour l’avoir fait deux fois.
- Proverbe japonais
Le mont Fuji est la montagne la plus escaladée au monde; bien qu’elle ne soit officiellement ouverte aux touristes que deux mois dans l’année (juillet et août), 200’000 personnes se lancent à son assaut durant ce laps de temps, ce qui fait tout de même plus de 3’000 par jour. Vous ne risquerez par conséquent pas de vous sentir trop seul sur ses pentes. Il faut dire que la montée – même si elle n’a rien d’une promenade de santé – reste tout de même clémente et que l’on peut tout à fait la réussir sans être un pro de la randonnée en montagne. Il n’y a que trois choses à apporter impérativement: de bonnes chaussures de marche (il est possible de monter et de descendre en chaussures de ville, au même titre qu’il est possible de s’enfoncer tout un paquet de chips dans le nez une par une, mais…), des vêtements imperméables (Fuji est souvent recouverte par des nuages, et si vous vous retrouvez dans l’un d’entre eux, vous verrez la pluie non pas tomber mais littéralement se former tout autour de vous, ce qui est sympathique mais bon) et une lampe de poche si vous choisissez de monter de nuit (c’est-à-dire avant 5 heures du matin ou après 6 heures du soir).
Plusieurs chemins mènent au sommet du volcan (car Fuji-san en est un); je vous parlerai aujourd’hui de ceux situés sur le versant Est. Ce qu’il faut savoir tout d’abord est que ces chemins sont très bien balisés et séparés en tronçons par des stations; la première station d’un chemin se trouve en bas de la montagne et la dixième station au sommet. La grande majorité des 200’000 touristes annuels montent directement jusqu’au niveau de la cinquième station (“Subaru Line 5th Station” sur le plan ci-dessous) en bus – il y en a même directement depuis Shinjuku – puis gravissent les quelque 1’400 mètres de dénivelé les séparant du sommet. Les plus entraînés peuvent monter depuis la cinquième station jusqu’au sommet puis redescendre en une seule journée; pour les néophytes il est toutefois recommandé de s’arrêter pour passer la nuit dans l’un des nombreux refuges de montagne situées entre la septième et la neuvième stations (consultez la liste ici; si vous empruntez le même chemin que celui décrit dans ce blog, cherchez sous “Kawaguchiko route”). Ces endroits n’offrent qu’on confort très sommaire mais on peut y manger et y dormir; étant donné que beaucoup de visiteurs tiennent à voir le lever de soleil depuis le sommet de la montagne, un bon moyen d’y arriver est de s’endormir autour des 18:00 vers la huitième station, se réveiller à minuit puis commencer l’ascension pour arriver à temps vers le lever du soleil à environ 4:30 du matin.
Toutefois, nous avons choisi un chemin légèrement différent, en commençant non pas à la cinquième mais à la première station, au sanctuaire Shengen situé au pied de la montagne (si vous regardez la carte ci-dessous, vous noterez que le chemin qui part du sanctuaire rejoint le chemin décrit dans le paragraphe précédent à la sixième station. Après la sixième station, le chemin se sépare de nouveau en deux, mais celui de gauche ne sert qu’à descendre; on monte par celui de droite, là où il y a tous les noms des refuges). Pourquoi? Pour plusieurs raisons: parce que c’est la route “traditionnelle” pour gravir la montagne, parce que cela nous semblait plus honnête que de faire la moitié du dénivelé assis dans un bus, parce que la piste avant la cinquième station, filant à travers des bois resplendissants, est bien plus belle que sur les hauteurs où tout n’est plus que roche, mais aussi pour rallonger l’expérience, tout simplement.
Nous nous réveillons à 5:15 du matin dans une auberge de jeunesse à Fuji-Yoshida, à quelque 50 minutes de marche du sanctuaire qui sera le point de départ de notre périple – de quoi se dégourdir un peu les jambes avant de commencer. Mauvaise nouvelle: le temps semble plutôt couvert.
Acquisition des provisions dans le 7-11 du coin. De manière générale, il est relativement aisé de se procurer de l’eau le long du chemin à partir de la cinquième station (à des prix d’escroc, il est vrai): emmener plus d’1.5 litres sur soi est donc superflu. Ne sous-estimez pas, par contre, la quantité de nourriture que vous serez capables d’ingurgiter. Si vous vous arrêtez dans un refuge, précommandez-y un repas chaud lors de la réservation; si ce n’est pas le cas, ne lésinez pas sur les sandwiches, les oeufs durs et les onigiri; dans tous les cas, prenez six ou sept Snickers, ça ne déformera pas les poches et il viendra un moment ou vous serez très contents de les avoir, je vous le promets.
L’allée qui mène au sanctuaire Shengen, avec des arbres immenses qui la bordent, est absolument impressionnante. Il pleut (hélas, pas pour la dernière fois), mais cela ne diminue en rien la magie que dégage le lieu – voire l’amplifie.
Nous prenons notre petit-déjeuner (acheté au 7-11) à quelques pas du bâtiment principal. Pour le moment, nous sommes seuls – comme je l’ai mentionné, peu de gens montent à pied jusqu’à la cinquième station.
J’en profite pour ajouter un avant-dernier dragon à ma collection.
Et voilà: peu après 7:00, nous voilà partis à l’assaut de la montagne sacrée. On commence par quelques heures de marche en ligne droite (et en légère pente) à travers la forêt. Pour le moment, c’est de la randonnée, pas de l’escalade.
Nous voici à Umagaeshi (cf. carte). Le torii marque le début des choses un tout petit peu plus sérieuses. Mais pour le moment, nous sommes en pleine forme et encore capables de poser.
Un singe en pierre…
…et un vrai crapaud.
La deuxième station.
Pour le moment, c’est l’équivalent de l’escalade du mont Salève près de Genève: ça grimpe mais pas au point de stopper une conversation. On plaisante, je soumets des devinettes à mes compagnons de voyage (“Chaque matin, une personne sort de son appartement au 20ème étage, prend l’ascenseur et descend jusqu’au premier. Le soir, cette même personne rentre dans l’immeuble, prend l’ascenseur jusqu’au dixième étage, sort, et fait le reste du chemin jusqu’au 20ème étage à pied. Pourquoi? [évidemment pas pour faire de l'exercice ou parce que ça l'amuse]“). Il se met à pleuvoir mais les arbres nous abritent tant bien que mal. On s’imperméabilise, je suis bien content d’avoir ma veste de ski avec moi. Il est vrai que nous n’imaginions pas nécessairement monter le mont Fuji sous la pluie; mais nous prenons la chose avec humour. Le slogan – maintes fois répété durant cette journée, et celle d’après aussi – est “Nous sommes venus ici pour ressentir, à travers l’ascension du mont Fuji, l’ensemble de la palette des sentiments et des émotions humaines qu’une telle aventure peut nous procurer; par conséquent, nous reconnaissons et acceptons ces sensations – fussent-elles désagréables – comme catalyseurs utiles et indispensables à l’appréciation du périple auquel nous prenons part”. Enfin, c’était ce que nous voulions dire par notre slogan; à des fins des concision et pour économiser le souffle, nous en utilisions plus volontiers la forme abrégée (et, je le concède, un brin vulgaire), qui sonnait davantage comme “Nous sommes là pour en %&*$# alors on va en %&*$#!!”
Nous sommes arrivés à la cinquième station du chemin Yoshida (si vous regardez la carte, vous verrez que ce n’est pas la cinquième station où arrivent les bus) à midi pile, déjà passablement fatigués. Il y a un refuge à cet endroit-ci; j’y commande et mange le meilleur ramen de ma vie. Pendant ce temps, dehors, la pluie et le vent s’amplifient.
Lorsque nous ressortons, le flanc de la montagne est battu par un vent violent. Nous avons réservé une nuit dans un refuge juste après la septième station; il nous faut donc encore avancer pendant un peu moins de deux heures.
Evidemment, c’est lors de l’ascension du Mont Fuji que mon fidèle sac à dos décide de me lâcher; une énorme déchirure apparaît sur le haut. Les affaires tiennent toujours dedans, mais avec la pluie et le vent, l’intérieur risque rapidement de se transformer en piscine. Heureusement que j’avais pris la veste de ski et acheté un pardessus imperméable supplémentaire; il servira à recouvrir le haut de mon sac pour le protéger de l’eau. Du coup, le bas flotte dans mon dos comme la cape de Superman. Rajoutez à ceci un bonnet (contre le froid) et des lunettes de ski (très pratique contre les rafales de vent et les graviers qu’il charrie) et vous obtenez Capitaine O-Bake (c’est-à-dire Capitaine Fantôme). OK, c’est pas glamour, et alors? On n’est plus en mode “défilé”, mais en mode “survie”. Non mais.
La végétation se clairseme de plus en plus après la cinquième station…
…mais le chemin est toujours joli.
Ce morceau de plastique rose n’est pas un déchet mais un marqueur qui indique le chemin; il y en a à intervalles réguliers.
Lorsqu’on monte un peu plus haut, le vent et la pluie se calment soudainement et une vue splendide apparaît…
…puis disparaît à nouveau dans la brume. Par contre, en surgissent d’étranges constructions.
Ces espèces de grands murets servent à éviter les éboulements et à protéger les grimpeurs du vent. Une grande partie de l’ascension entre la cinquième station et le sommet se fera le long de ces constructions. Que voulez-vous? Avec 200’000 touristes par an, on ne peut plus vraiment se permettre de laisser une grande place à la nature sauvage. Si vous comparez la photo ci-dessous avec celles du début de l’article, je pense que vous comprendrez ce que je voulais dire quand je disais que monter depuis la première et non la cinquième station permettait de suivre, ne serait-ce quelque temps, un tronçon bien plus joli.
Vue depuis la septième station lors d’un autre rare moment d’accalmie.
Là encore, on regrette de n’avoir que des photos qui ne traduiront jamais la splendeur du mouvement des nuages qui, mus par un vent toujours puissant, se font et se défont sous nos yeux.
Nous arrivons à notre refuge – où nous passerons la nuit – à trois heures de l’après-midi. Il y a un réchaud près duquel il fait bon et au-dessus duquel on peut accrocher quelques affaires pour les faire sécher.
Après une heure, je me sens suffisamment en forme pour sortir dehors en tenue légère le temps de prendre quelques clichés. En T-Shirt du St.Gallen Symposium, s’il vous plaît.
A l’origine, le plan était de se réveiller à minuit pour accueillir le lever du soleil au sommet; toutefois, avec les nuages recouvrant le mont Fuji, c’est inutile. Nous décidons donc de nous lever plutôt à trois heures du matin. Malgré tout, c’est à six heures du soir que nous nous couchons – le record d’hier a été battu à nouveau – bercés par le son des gouttes de pluie frappant les vitres. Bien sûr, le rythme du sommeil est complètement décalé et je me réveille vers neuf heures (en étant convaincu d’avoir dormi au moins six heures). Miracle: dehors, il fait un temps parfait, plus aucune trace de la pluie ou du vent. J’en profite pour prendre un cliché de notre refuge…
…et un du paysage. Les lacs de Sai et de Kawaguchi, ainsi que leurs villes, sont juste en-dessous. La lumière rougeâtre à l’horizon n’est pas le soleil couchant – nous faisons actuellement face à l’Est – mais… Tokyo.
Réveil à 3:00 et départ à 3:30, dans le noir total. Heureusement que j’ai ma lampe torche frontale (achetée au Picasso pour un peu plus de 1’000 yen). La partie la plus physique commence; nous ne progressons plus sur une pente artificielle mais sur des roches escarpées. Bien que la plus difficile, c’est sans doute cette partie-là du voyage que j’ai le plus appréciée.
Il fait noir tout autour. Seule source de lumière, la lampe sur la tête et les fenêtres du prochain refuge, qui semble incroyablement lointaine. Un rocher, un pas. Un autre rocher, et un pas de plus. On s’aide avec la main, on s’accroche à une chaîne qui balise le chemin. Après chaque passage difficile, je me retourne pour l’éclairer à mes deux compagnons. A cette heure-ci, les grimpeurs sont rares et il est facile de se sentir seuls sur le flanc du volcan – trois petits fourmis gravissant le mont mythique. Le vent souffle, la pluie balaie le cône de lumière que je projette devant moi, le brouillard est omniprésent – et pourtant nous avançons, foulée après foulée et mètre après mètre, envers et contre tout. Une métaphore de la vie qui n’est pas dénuée d’intérêt, en fait.
Nous ne voyons pas le soleil se lever; le nuage autour de nous s’éclaire simplement graduellement. Tant pis. Après tout, nous savons que, quelque part au-dessus de nous, le ciel est d’un azur perçant.
Belle illustration de la dichotomie “pub vs. réalité”.
Non loin de la neuvième station.
Plus que 40 minutes avant le sommet. Un torii est là, comme pour nous encourager. Comme à Miyajima, des pièces sont glissées dans tous les interstices que la colonne de bois offre. J’y vais moi aussi de mon obole.
Et voilà le sommet (enfin, pas exactement, plutôt les maisons construites non loin de celui-ci – le sommet topographique est encore 50 mètres plus haut). Vous vous attendiez à quoi?
En tout cas, on y sert des boissons chaudes et on peut y acheter des souvenirs. La différence de température embue l’objectif de ma caméra et la photo sort floue. Pourtant, ce n’est pas plus mal; son look and feel reflète plutôt bien notre état. On ne réalise pas vraiment où nous sommes, en partie parce que c’est si grandiose et en partie parce que franchement, avec le brouillard, on aurait pu être à peu près n’importe où ailleurs et on ne verrait aucune différence. Nous sommes épuisés, grelottant de froid et si mouillés que la désutilité marginale de chaque goutte de pluie supplémentaire tend asymptotiquement vers zéro.
Surtout – et en dépit de nos mines contrites et de nos muscles endoloris – nous sommes heureux.
Alors, le mont Fuji en vaut-il la peine? La réponse est clairement oui. Bien sûr, la pluie, le brouillard et le vent ne nous ont pas spécialement aidés, mais dites-vous la chose suivante: nous sommes montés (et descendus – la descente jusqu’à la cinquième station prend bien plus de trois heures, et après il faut encore compter 2h15 de bus jusqu’à Shinjuku) dans les conditions météo qui frisaient le seuil de fermeture des pistes (certains grimpeurs qui ne se sont pas réveillés à 3:00 comme nous ont d’ailleurs dû rebrousser chemin), en ayant à peu près tout contre nous, des chaussures mal adaptées de Guillaume jusqu’à mon sac défaillant. Et, en dépit de ceci, c’était – et je suis sérieux – une expérience absolument géniale (peut-être même à cause de ces conditions-là, merci la dissonance cognitive), une véritable aventure et sans conteste l’un des meilleurs souvenirs du Japon. Imaginez donc ce que ce serait dans de bonnes conditions! Bref, même si, bien sûr, personne ne peut vous obliger à y monter, le mont Fuji peut vous offrir des instants splendides et si vous restez au Japon pour une durée un tant soit peu longue qui inclut les mois de juillet ou d’août, ce serait vraiment dommage de vous en priver.
PS: Conformément au proverbe japonais, je dois être stupide; je ne dirais pas non à la proposition d’escalader le mont Fuji une deuxième fois, par beau temps… ne serait-ce que pour faire le tour du cratère et admirer la vue de tous les côtés.

































20/07/2010 à 18:52 |
Je ne suis pas du tout d’accord avec les propos exprimés dans l’article. Il est tout à fait possible de grimper le mont Fuji avec des chaussures de merde, voire sans chaussures du tout. Mon grand-père était Fakir et se retourne dans sa tombe à la simple itération de vos omineux propos. Je trouve en outre scandaleux d’invectiver de la sorte de pauvres nuages qui n’ont rien fait. Et chacun le sait, “Grimper le mont Fuji, c’est aussi nuager dans le bonheur”.
Pour finir, sachez que le chiasme conceptuel n’est que plus concret quand on l’applique à la succession.
Si mon commentaire venait à être retiré, je m’appliquerai férocement à le défendre grâce à un effet Streisand de derrière les fagots.
Avec l’expression de mes plus sincères sentiments,
Gakki.
20/07/2010 à 19:04 |
Il ne me viendrait jamais à l’idée de retirer ce commentaire, très cher
Il ornera à jamais ce blog comme une perle sur une couronne… ou un gravillon dans une basket.
21/07/2010 à 17:29 |
[...] d’attractions. Et, bien sûr, il y a le voyage final dans la région des cinq lacs et sur le mont Fuji, éprouvant mais [...]
28/07/2010 à 14:43 |
[...] Une plaquette en bois commémorative achetée au sommet du mont Fuji et un morceau de roche volcanique ramassé au même [...]
09/03/2011 à 21:46 |
Salut,
Belle narration …. dommage pour le temps … mais comme votre slogant ( le moins vulgaire) le dit si bien … vous avez vécu 80% du pur Japon de montagne …
merci pour la carte c’est exactement ce que je cherchais ….
pour préparer mon ascension l’été prochain ….
Même parcours …
En espérant qu’une prochaine fois vous soit plus favorable !!!