Se souvenir… des visages

Un voyage, c’est bien sûr des lieux et des bâtiments; des peintures et des sculptures; des routes et des voies ferrées. Tout cela est excellent, mais insuffisant. Un voyage, c’est aussi – ou plutôt avant tout – des visages: ceux d’amis présents et passés, ceux des rencontres fulgurantes ou des amitiés durables. C’est à eux que je voudrais consacrer cet article.

Guillaume a été l’une des trois premières personnes que j’ai rencontrées à ma descente d’avion en septembre 2009 – et le dernier à qui j’ai dit au revoir, dix mois et demi plus tard. Il fait partie de ces gens discrets (en conversation, en tout cas; pour la taille, c’est une autre paire de manches) que l’on pourrait presque ne pas remarquer lors de la première rencontre – mais dont passer à côté serait une énorme perte. Extrêmement intelligent et presque insupportablement érudit, fan de comics et ceinture noire de judo, autant à l’aise avec une tablature de basse qu’avec une table XML, amateur de bière et de contrepèteries, mélographomane invétéré, prévisiblement paradoxal mais continuellement surprenant, énervant parfois et fascinant toujours, il vaudrait le déplacement au Japon à lui tout seul. Bien sûr, on ne sait jamais sur qui ont peut tomber lors d’un tel voyage – mais c’est la possibilité de rencontrer des gens comme lui qui fait que voyager en vaille la peine.

Je ne compte plus le nombre de voyages que j’ai faits en compagnie de Michael; la seule chose que je sais est qu’il n’y en a pas eu assez. Difficile, en effet, d’imaginer meilleur compagnon de route, toujours positif et jamais fatigué, parfois sérieux et parfois joueur, s’aimant suffisamment soi-même pour aimer ceux autour de lui. Le fait que nous ayons pu tant partager ensemble est d’autant plus incroyable que, à première vue, tout nous oppose; et c’est plus d’une fois que mon cynisme et son idéalisme ont fait surgir des étincelles lors de joutes verbales mémorables. La réponse est peut-être – et c’est d’ailleurs lui qui l’a dit – que nos différences portent davantage sur la forme que sur le fond, et que mes répliques acides tout comme ses élans affichés comportent une part de jeu en elles. Dans tous les cas, c’était toujours un plaisir de l’avoir à ses côtés, que ce soit au comptoir d’un bar, dans une salle de karaoke, ou au sommet du mont Fuji.

J’ai rencontré Laura pour la première fois en allant manger un okonomiyaki près de Takadanobaba en tout début d’année. Nous avons échangé quelques mots près de l’armoire à chaussures, mais je n’ai pas retenu grand-chose en plus de son nom et du fait qu’elle soit autrichienne. Nous nous sommes rencontrés quelques jours plus tard en cours de japonais, ne se parlant que peu au début, puis de plus en plus à fur et à mesure que les semaines défilaient et qu’une ambiance de plus en plus géniale (au point de me faire vouloir se réveiller tôt le matin pour y assister) s’installait en cours – une ambiance à laquelle elle contribuait grandement. Un jour, elle m’a montré un café dans lequel elle mangeait souvent à midi et c’est ainsi qu’une amitié en dehors des murs de l’université se noua et poursuivit tranquillement son bout de chemin, de verres de lait chaud en fondue party, et de Séoul à Hong Kong. J’ai énormément apprécié les moments passés avec elle, non seulement parce que c’est quelqu’un de vraiment impressionnant (on ne sait pas vraiment donner de la tête entre la ribambelles de langues parlées, le nombre de centres d’intérêt, et ce petit quelque chose que l’on appelle d’habitude la classe), mais surtout parce que je retrouvais avec elle une harmonie d’opinions, de sentiments, et de regard porté sur le monde que je n’éprouve que très rarement. Je suis vraiment très heureux que l’ordinateur qui répartit les élèves dans les classes de japonais ait effectué cette distribution précise ce jour-là.

Je ne connaissais pas Simon avant de venir au Japon – et ce malgré le fait qu’il ait étudié dans la même fac que moi à HEC Lausanne (merci les auditoires de 300 personnes). Enfin, mieux vaut loin que jamais. Se donnant à fond lors des présentations en cours comme lors de soirées en boîte de nuit, faisant impression autant au GB’s que lors d’entretiens d’embauche, Simon est quelqu’un qui incarne parfaitement l’attitude « work hard, party harder ».

Luisa a, tout comme Guillaume et Michael, aussi fait partie de mes premières rencontres sur le sol japonais. Nous avons partagé avec elle de nombreux voyages de début d’année, ceux dont les souvenirs sont parmi les plus forts – Tour de Tokyo, Kamakura, Nikko – mais s’il ne fallait garder qu’un seul moment passé en sa compagnie, se serait sans doute la soirée d’Halloween a Roppongi – celle à laquelle j’étais allé affublé de lunettes de soleil flashy et d’une perruque à faire palir d’envie Sangoku, et où nous avons tant ri des réactions des Japonais(es) à mon apparence.

Aymeric a formé – avec moi et Laura – la « French Connection » de mon cours de japonais du semestre d’automne. Même si cette classe fut dissoute à la fin du semestre, nous nous sommes à nouveau retrouvés ensemble en cours de stratégie et d’organisation d’entreprises – ce qui nous a permis d’avoir quelques repas de midi supplémentaires ensemble, chose fort bienvenue. J’ai beaucoup apprécié sa franchise, son ouverture d’esprit, son regard positif sur la vie et le fait qu’il ait une vision – chose pas si fréquente que ça quand on y pense. Qu’il soit en plusun bon photographe ne gâche vraiment rien.

Comme je vous l’ai dit dans mon article, je ne savais pas trop si j’avais pris une bonne décision ou pas en m’inscrivant à un voyage organisé à Shirakawa. L’expérience a montré que ce fut une très bonne idée; lors de ce voyage, j’ai non seulement dormi dans un ryokan perdu dans les montagnes et vu le plus beau parc de ma vie, mais surtout rencontré une fille absolument extraordinaire, Jitka. Elle est clairement ce que l’on appelle un « leader-née », courageuse, ambitieuse, et déterminée, avec une personnalité si forte que l’on ne peut qu’en être contaminé. C’est après l’avoir rencontrée que j’ai clairement compris que la plupart des barrières qui nous semblent infranchissables ne sont que celles que l’on dresse devant soi-même. Il se peut très bien qu’un jour je pourrai me targuer d’avoir rencontré, au Japon, la future présidente de la République Tchèque.

Pour partir étudier un an au Japon, il faut être un peu fou; pour glisser, dans ce périple déjà bien chargé en aventures et en découvertes, deux semaines en Australie et en Nouvelle-Zélande – autrement dit, explorer le bout du monde à partir du bout du monde – il faut l’être beaucoup. J’avais peur de ne pas pouvoir trouver un autre fou pour m’accompagner dans ce projet; heureusement qu’à Shirakawa, j’ai également rencontré Juha. Compagnon de voyage parfait, fiable et endurant, sérieux mais non dénué d’humour, il est littéralement allé avec moi plus loin qu’aucun autre, et pour cela je lui en suis reconnaissant.

Mathieu et moi avions pas mal de points en commun – même langue, même dortoir, même appartenance au « Poka-chan fan-club » – mais ce n’est pas pour autant que nous étions prédestinés à bien nous entendre. Plus que les circonstances, ce sont les choses que nous avons faites ensemble qui ont façonné notre relation – d’un café pris ensemble au Cat’s Cradle aux sushi de Takadanobaba, de soirées passés ensemble à réviser dans le hall du batiment 3 à Hoshien au mémorable week-end à Shimoda. Personnalité forte, leader naturel, à la fois workaholic et fêtard – et également bon photographe – Mathieu est quelqu’un que je suis très content d’avoir pu rencontrer ici.

Durant le voyage à Hokkaido, la grande majorité des élèves participants venaient de Waseda – et donc se connaissaient déjà plus ou moins. Calvin, lui, étudiait à Yokohama et se sentait donc initialement en position d’outsider. Il ne lui fallut pourtant pas plus d’une heure pour s’intégrer parfaitement au groupe – chose pourrait-on dire normale quand on a une personnalité aussi ouverte et engageante que lui. Bon chanteur (ce qui lui a permis d’emporter le prix des sympathies du public aux élection de Mr. Kokugakuin), sportif passionné et amateur de jeux vidéo, il a grandement participé à l’ambiance du voyage à Hokkaido (ah, la bataille de boules de neige devant Neïparu Mori ou la partie de cartes mémorable que nous avons faite avec lui, Alex et Kim…) mais aussi à celles de l’Octoberfest au Parc Hibiya ou à la sortie à Fuji Q.

Je ne connaissais pas très bien Achinthi et Audrey avant de faire le voyage du Nouvel-An à Hiroshima et Osaka, mais ce périple – probablement l’un de ceux dont je me souviendrai avec le plus d’émotion dans les années à venir – nous a rapprochés. J’ai beaucoup apprécié le positivisme sans chichis de l’une comme le rationalisme minutieux de l’autre – et n’ai cessé de m’étonner à quel point le Japon – ou un voyage en général, en fait – peut faire fonctionner ensemble harmonieusement des gens pourtant si différents.

Amaury est passé presque inaperçu pour moi au premier semestre avant d’apparaître soudainement dans deux de mes cours au second. Se tenir aux côtés de quelqu’un d’aussi intelligent et articulé était appréciable autant en cours de Media Studies que lors des feux d’artifice de juillet. En plus, c’est grâce à lui que Guillaume a pu survivre en cours de Computerized Society, et ce n’est tout de même pas rien.

Comme Simon, j’ai croisé Antoine de nombreuses fois dans les couloirs de mon université lausannoise sans jamais le connaître, chose d’autant plus déplaisante que l’inverse n’était pas tout à fait vrai. Enfin, cette erreur est maintenant corrigée: durant cette année, j’ai découvert quelqu’un de franc et d’honnête, d’ambitieux mais en même temps extrêmement réaliste. Je suis d’autant plus content de m’être lié d’amitié avec lui qu’il fait partie de ces rares personnes que je pourrai physiquement continuer à fréquenter (enfin, si les aléas des divers déplacements professionnels et universitaires ne s’en mêlent pas) une fois rentré chez moi – et une relation, découverte ou renforcée, avec quelqu’un que l’on apprécie est plus belle que n’importe quel autre souvenir que l’on puisse rapporter d’un voyage.

Alex a été sans aucun doute la personnalité la plus solaire que m’ait été donné de rencontrer durant le séjour. Simplement le voir mettait déjà de bonne humeur; quand il parlait, il réussissait à contaminer, avec son sourire et son attitude positive, même les plus récalcitrants des grincheux. Équivalent simultané d’une grosse plaque de chocolat, d’une cure aux UV et d’une bonne comédie, il faisait partie de ces personnes dont on recherche instinctivement la compagnie comme les tournesols se dirigent toujours vers le soleil – et le jour où il a dû repartir chez lui, deux semaines avant la fin des cours, les murs de Hoshien sont devenus un petit peu plus gris.

J’ai rencontré Sonja pour la première fois lors d’une soirée à Shibuya en tout début d’année; nous n’avons pas cessé de nous recroiser ça et là depuis, que ce soit sur des skis à Hokkaido ou autour d’une bière à l’Octoberfest du parc Hibiya. Elève brillante mais jamais ennuyeuse, mélange à la fois familial et culturel des cultures occidentale et orientale, elle a toujours été au coeur de tout groupe dont elle faisait partie – et cela faisait plaisir à voir.

Moro-san est tout simplement incomparable. Mais si on devait absolument tenter une métaphore, il serait peut-être semblable à l’un de ces plats japonais dont on ne peut – même quand ils sont dans notre assiette – strictement rien deviner des ingrédients ou du mode de cuisson, sinon que c’est délicieux. Moro-san était un résident assistant, un étudiant japonais engagé par Hoshien pour aider les étudiants étrangers comme nous; par exemple, c’est lui qui m’a guidé le tout premier jour. Mais au fil des mois, il est aussi devenu plus qu’un responsable pour beaucoup d’entre nous: nous sommes devenus amis. Avec un humour tout droit venu d’une autre planète, un album photo Facebook des repas les plus malsains qu’il ait mangé et la capacité de composer des haikus sur un typhon qui l’empêchait d’aller en cours, Moro-san est un OVNI dans un pays qui n’a déjà rien de banal – mais un OVNI comme on aimerait en voir plus souvent.

Il reste encore tant de gens que je voudrais parler et le pire, c’est que je sais que je vais forcément oublier quelqu’un: ceux qui ont laissé une trace en moi durant cette année sont si nombreux… Il y a Ji Won, que j’ai rencontrée à Disneyland et à qui j’avais offert, dans un élan soudain, un Tigrou en peluche; Robert, un colosse allemand au regard posé et intelligent mais à la carrure si imposante qu’il a, une fois, fait peur à une prof japonaise simplement en posant poliment une question; Ksenya, la biélorusse avec qui j’ai pu discuter, en russe, du regard que le prof britannique expatrié au Japon portait sur des médias américains; Max et Sabrina, dont les chamailleries ont illuminé mon cours de japonais au semestre de printemps; Livia, Julia et Olga, que j’ai pu croiser au Garden Café ou autour d’une fondue au fromage improvisée chez Laura; Talal, qui est parti après un seul semestre et qui, à sa fête de départ, s’est levé et a prononcé quelques mots pour chacune des personnes présentes autour de la table – un geste qui m’a inspiré une grande admiration… et l’idée de cet article; Mimi, âme artistique à la plume vibrante qui nous a accueillis, Laura et moi, à Séoul en rois; Nicolas, avec qui j’ai pu partager la déception qu’était l’épisode final de Lost; Kim et Annie, que j’ai souvent retrouvées au hasard de mes pérégrinations autour du Japon; Grégory, le Canadien charismatique aux origines russes; Jean, Peter et Andy, si complices en cours de japonais du semestre d’automne; Queenie, la Néo-Zélandaise avec qui j’ai révisé pour des examens de Poka-chan et planté des arbres à Okinawa; Jonatan le Mexicain quasi définitvement expatrié à Tokyo; Mylène, venant de la même université de Guillaume, une battante infatigable et fougueuse qui paraissait parfois faire une tête de plus que Guillaume bien qu’en réalité c’est lui qui faisait à peu près le double de sa taille; Wan Wei, qui m’a offert un Hello Kitty en cours de microéconomie et des biscuits faits maison le dernier soir à Hoshien; Fritz, qui a regardé les mêmes dessins animés que moi quand il était petit; et beaucoup d’autres encore, rencontres fugaces ou plus longues, amenées ensemble par des objectifs communs ou un hasard complet.

Pour finir, je ne peux que répéter ce que j’ai dit à mon discours de fin d’année: je suis venu au Japon pour ses pagodes et ses gratte-ciels et je ne veux pas en repartir à cause des gens que j’y ai rencontrés. Vos noms et vos visages feront dorénavant à jamais partie de mon Japon personnel; et même si un échange universitaire ne devait apporter rien d’autre que ces nouvelles rencontres, ça resterait l’une des meilleures choses à tenter dans sa vie.

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