Table des matières

02/08/2010

Bienvenue!

Vous venez de tomber – peut-être par malheureux hasard et peut-être après une recherche infructueuse – sur mon blog, un blog que j’ai tenu entre septembre 2009 et juillet 2010 et qui retrace l’année d’échange universitaire que j’ai passée à l’université Waseda, Tokyo. Le thème principal de ce blog est donc le Japon, ainsi que ce que j’y ai vécu.

Si le sujet vous intéresse, vous aurez largement de quoi vous mettre sous la dent ici puisque ce blog contient pas moins de 325 articles – je me suis fixé en effet comme objectif de publier un article par jour, en moyenne. « En moyenne » veut dire que je ne me suis pas imposé de parler d’un évènement le jour où il s’est produit; il m’est arrivé de publier trois articles un jour et aucun le lendemain, il m’est aussi arrivé de parler d’un voyage deux semaines après l’avoir fait. Toutefois, ce ne sont que des détails et je pense que vous n’aurez pas du mal à suivre le fil.

Pour le confort de navigation et de lecture, les articles ont été classés par catégories:

Tintin le photoreporter est, avec ses 150 articles, la catégorie la plus « peuplée » de mon blog; comme son nom l’indique, les billets qu’elle contient sont principalement constitués de photos que j’ai pu prendre au cours de mes nombreux voyages, dans l’archipel nippon et au-delà. Cette catégorie risque de vous intéresser si vous préparez un voyage au Japon et avez envie d’avoir une première idée à quoi peut ressembler tel ou tel endroit ou si vous aimez simplement vous évader devant votre ordinateur. Vous pouvez consulter la liste complète des lieux que j’ai pu visiter durant cette année et dont je parle dans ce blog ici.

Il existe une sous-catégorie de la rubrique précédente, que j’ai appelé Snapshots: il s’agit de clichés – généralement trois par billet – donnés avec pas ou peu de commentaire. En effet, je me suis rapidement rendu compte qu’au Japon il existait mille et une petites choses épatantes ou amusantes qui, sans donner matière à un article complet, méritaient tout de même d’être relevées. Cette rubrique contient 53 articles (donc 159 de ces instantanés) concernant le Japon, plus trois billets dans la même veine mais plus longs sur l’Australie, la Nouvelle-Zélande, et la Chine.

Y en a point comme eux traite également des curiosités de la vie au Japon au quotidien, mais avec un peu plus de texte et donc un peu plus en profondeur. Si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur l’aspect exotique du Japon comme on se l’imagine ici – vous savez, avec les pastèques carrées et les toilettes robotisées – ou simplement en aprrendre plus sur la vie quotidienne au pays, vous devriez pouvoir trouver votre bonheur entre cette catégorie-ci et la précédente.

Si vous comptez venir étudier au Japon, la rubrique éponyme devrait vous intéresser au plus haut point; vous y trouverez une foule d’informations pratiques concernant la vie estudiantine au Japon, des formalités à régler en arrivant au pays au fonctionnement du système des transports en commun.

Chroniques d’un gaijin est la rubrique la plus personnelle de ce blog; les billets publiés dans cette catégorie concernent les choses que j’ai vécues au Japon que je tiens à ne pas oublier.

Enfin, en plus de ces catégories-ci, il y en a deux de plus qui ne concernent pas le Japon; dans Sounds Of Silence j’ai publié, chaque semaine, un morceau de musique qui me plaisait en tentant tant bien que mal d’expliquer pourquoi et dans Alma Mater je publiais des strips d’un BD du même nom dont je suis l’auteur et qui parle – surprise! – de la vie universitaire.

Vous pouvez également utiliser le champ de recherche dans la colonne de droite si un sujet précis – disons, Pikachu ou le philosophe français Jean Baudrillard – vous intéresse. C’est dingue le nombre de thèmes que l’on peut aborder en une année.

Enfin – si vous avez le courage mais surtout le temps (ne comptez toutefois pas y arriver en un coup, vous frôlerez l’indigestion) – vous pouvez aussi retourner au commencement et revivre cette année avec moi, en lisant les articles dans l’ordre chronologique.

Sur ce, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne lecture.

Se souvenir… des instants

01/08/2010

Parfois, j’imagine la vie comme un énorme sablier dans lequel chacun d’entre nous se tient dans un nuage de grains de sable qui filent à toute vitesse entre nos doigts – autant de secondes qui ne nous effleurent que l’espace d’un instant presque imperceptible avant de disparaître à jamais. Ainsi nous restons, tendant la main vers le mince filet de sable, se demandant si la coupe au-dessus de nos têtes est encore bien remplie ou presque vide et espérant… quoi? Je ne le sais.

Chaque grain de sable a une texture différente lorsqu’il nous touche la main. Parfois, il est aussi tranchant qu’un couteau et parfois aussi doux qu’une pétale de rose. Certains instants nous donneraient presque l’envie de mourir, et il y en a d’autres que l’on ne souhaiterait jamais voir s’arrêter. Mais voila: que leur passage nous soit douloureux ou apaisant, agréable ou insupportable, ils ne cessent jamais leur course vers le sol. Pour le meilleur ou pour le pire, le temps s’écoule inexorablement, et il n’est pas en notre pouvoir de capturer le sable entre nos doigts.

Pourtant, parfois, au milieu de ce sable qui tombe sans fin, on rencontre de petits cristaux multicolores. Ceux-là, on peut essayer de s’en saisir, de les accumuler, de les emporter avec soi et de les chérir. Ces cristaux, ce sont nos souvenirs, nos émotions, nos découvertes; à la fois les bijoux que nous porterons pour témoigner du passé et les graines que nous planterons pour préparer l’avenir. C’est ces cristaux qui nous rappellent pourquoi nous faisons ce que nous faisons; ce sont eux qui nos réconfortent lors des moments difficiles et nos encouragent lors de nos jours de triomphe; ce sont eux qui expliquent pourquoi nous continuons à regarder le sable s’écouler.

Je suis assis devant mon ordinateur, mais je ne le vois pas vraiment. Mon regard est plongé dans les tréfonds de ma mémoire, où ces quelques cristaux sauvés de la chute perpétuelle brillent de mille feux et éclairent ma route.

Nous sommes le 16 septembre 2008 – un mardi – et c’est le deuxième jour de cours de ma deuxième année à HEC Lausanne. Je suis assis dans l’InterCity qui m’y emmène depuis Genève et je réfléchis déjà à ma troisième année d’études. Je sais que je ne la passerai pas en Suisse; mais je ne suis pas encore exactement fixé quand à ma destination. Je pensais toujours partir aux Etats-Unis, mais il n’y a aucune université là-bas, parmi celles qui ont conclu des accords d’échange avec l’Université de Lausanne, qui me fasse particulièrement envie. En plus, cela ne fait que deux jours que je suis rentré d’un voyage de deux semaines en Californie; l’année d’avant, j’étais déjà parti à la découverte de New York. Aller trois fois en trois ans aux USA, n’est-ce pas un peu trop pour quelqu’un comme moi qui a encore vu si peu du monde dans lequel je vis? Je m’interroge.

Je m’appuie contre la vitre du train et je regarde au-dehors. Le ciel et les arbres se fondent en une bande bicolore bleue et verte.

Venu de nulle part, le mot « Japon » surgit alors dans ma tête et tout devient soudainement limpide.

Des fourmillements remontent depuis mon ventre. Je me lève presque du siège, puis je me rassieds. Il me faudra passer au bureau des échanges cet après-midi pour me renseigner.

Nous sommes en novembre 2008 et je suis dans le bureau d’un professeur d’HEC à qui je demande une recommandation pour mon dossier de candidature à l’échange.

« Vous êtes d’origine russe, c’est ça? » ,me demande-t-il.

« Oui », réponds-je.

« Vous n’allez pas vous suicider si vous partez, dites? »

« Pardon? »

« J’ai connu un étudiant d’origine russe parti au Japon en échange. Il a essayé de se suicider. Vous, vous ne ferez pas ça? »

« J’essaierai d’éviter » dis-je en regardant droit dans ses yeux riants et en comprenant que j’aurai ma recommandation.

Nous sommes en décembre 2008 et mon dossier de candidature est complet. J’ai tout imprimé en sept exemplaires – une par faculté, car c’est l’Université entière et non pas simplement HEC qui va m’envoyer au Japon.

Je regarde un instant les huit piles de papier proprement alignées sur la table – il y en a une en plus, que je garderai pour moi. Il doit être neuf heures du soir car la pièce est sombre, et seule la lampe de table dessine un cercle blanc autour de ces piles de papier qui contiennent la prochaine année de ma vie. Pendant quelques instants, je regarde cette mosaïque d’ombre et de lumière en essayant d’y déchiffrer un présage. Puis je soupire et commence ranger les piles, une par une, dans les enveloppes prévues à cet effet.

…Nous sommes le 22 janvier 2009 et je viens de raccrocher le téléphone. C’était le bureau des échanges. Je m’assieds devant mon ordinateur allumé et vais sur Facebook. J’efface mon ancien statut et en mets un nouveau, composé d’un seul mot: やった!

« やった! », en français, veut dire « J’ai réussi! »

Nous sommes le 16 juin 2009 et je viens de finir mon septième et dernier examen de la session de printemps – et par conséquent, ma deuxième année à HEC Lausanne.

Je sors dehors et plisse les yeux à cause du soleil. Une brise vient m’ébouriffer les cheveux.

Derrière moi, les portes automatiques du bâtiment Internef se referment. Je ne me retourne pas.

Nous sommes en septembre 2009 et je pars dans moins d’une semaine. Je sors de chez Javier – nous venons de voir notre dernier film de l’année – et je rentre chez moi comme je l’ai fait tant de fois déjà. En remontant le chemin des Crêts-de-Champel, je me rends soudain compte à quel point j’aime marcher dans cette rue la nuit.

Nous sommes le 12 septembre 2009 et je viens de publier mon premier billet sur ce blog. Idéalement, je voudrais en publier un par jour, mais je ne sais pas si j’aurai le temps ni l’inspiration.

Nous sommes le 13 septembre 2009 et je viens de dire au revoir à mon père et à ma mère. Je me sens horriblement mal de les laisser seuls ainsi, mais je sens aussi que, si je ne fais pas ce voyage, je le regretterai toute ma vie. La file vers les portiques de sécurité avance lentement. J’essuie discrètement une larme, me retourne et fais un signe à mes parents en souriant.

Nous sommes toujours le 13 septembre 2009 et je suis à 10’000 mètres d’altitude, propulsé à une vitesse de 1000 kilomètres par heure dans les profondeurs d’une nuit aveugle et infinie. Je me demande si ce que je suis en train de faire est le fruit de la meilleure ou de la pire décision de ma vie.

Nous sommes le 14 septembre 2009 et je suis à l’aéroport de Narita, complètement sonné. Heureusement que des volontaires de l’université viennent me chercher, mais je suis quand même très inquiet – dans quoi me suis-je mis? Apparemment, trois autres étudiants en échange sont aussi arrivés il y a peu de temps et nous irons à Tokyo en groupe. Cela me rassure un peu. J’essaie de retenir leurs noms tout de suite – je sais que je suis assez mauvais pour ça. Michael, Guillaume, Luisa: il se peut que je les recroise dans les jours qui viennent.

Nous sommes dans le Narita Express depuis 20 minutes, à faire connaissance entre nous, mais aussi avec le pays qui s’étend derrière les vitres. Sur notre gauche, je vois une pagode se dresser sur une colline boisée. Et soudain – comme un interrupteur que l’on tourne – mes inquiétudes disparaissent.

Tout ira bien.

Nous sommes le soir du 14 septembre 2009, notre premier jour au Japon. Nous sommes jetlaggés, mais devons tenir au moins quelques heures avant de s’autoriser à dormir. Nous déambulons dans le quartier de l’université, en essayant de se repérer un peu. La faim nous tenaille; j’achète ma première bouteille de thé au distributeur (il est non sucré, tiens). Puis nous entrons dans un combini. Michael achète un daifuku, Guillaume un melon pan.

Nous nous asseyons sur des marches faisant face à l’auditorium Okuma, buvons et mangeons. Je regarde le bâtiment éclairé et me dis qu’il est magnifique.

Nous sommes le 21 septembre 2009 et nous marchons près des quais déserts de la gare de Shiodome. Un sentiment étrange – de sérénité et d’émotion, de bonheur et de tristesse à la fois – m’envahit. Je suis au Japon depuis une semaine, et je me rends compte à quel point ce que je vis est unique et précieux – mais aussi fragile et temporaire. Pourtant, il reste encore tant de temps, alors pourquoi ce pressentiment, pourquoi maintenant?

En rentrant chez moi, j’essaie de décrire ce que j’ai ressenti dans un article de blog, mais je n’y arrive pas vraiment de façon satisfaisante.

Nous sommes le 22 septembre 2009 et c’est la première fois que je monte sur la tour de Tokyo. C’est aussi la première fois que je vois la ville de haut, la nuit.

Elle est plus belle que tout ce que j’aurais pu imaginer. Un océan d’étoiles. Une caverne enchantée remplie de gemmes. Une broderie d’argent sur la soie noire.

Je regarde Tokyo, endormie, ses routes scintillant – pulsant – comme des artères, et je crois pouvoir l’entendre respirer.

Nous sommes le 26 septembre 2009 et je me tiens devant le Grand Bouddha de Kamakura. Bien que je le fixe assez intensément, il ne semble pas me prêter une attention particulière – après tout, je ne suis qu’un seul des milliers de touristes qu’il voit défiler chaque jour.

Je regarde son visage paisible et détaché et pense à tout ce qu’il a pu voir en un millénaire d’existence. La cérémonie de mariage d’un shogun? La dernière prière d’un ronin? La parade d’une escadrille aérienne, un jour avant Pearl Harbor?

Cela me donne presque le vertige.

Nous sommes le 28 septembre 2009. La première journée de cours vient de se terminer. Guillaume, Luisa,  Michael et moi décidons de bavarder un peu dans le parc qui bordait le campus.

La nuit tombe très tôt au Japon – il faut croire qu’accueillir le soleil avant tout le monde veut aussi dire que l’on doive s’en séparer avant les autres – et à sept heures passés, le ciel ést complètement noir. Pourtant, l’activité dans le parc ne cesse pas: des groupes d’étudiants se rencontrent non pas pour boire, comme ça se serait fait chez nous, mais pour répéter une pièce de spectacle ou jouer de la musique.

C’est donc acconpagnés par les échos des chants et des sons de flute que nous nous installons dans un coin du parc.

« Pourquoi tu n’as pas apporté ta basse, Guillaume? », demande Luisa. « Tu pourrais nous en jouer. »

« Sans prise de courant et sans ampli, ce sera difficile », répond l’intéressé.

Je regarde les étudiants jouer et regrette – pour la combientième fois de ma vie? – de ne maîtriser aucun instrument musical.

« Si seulement je savais jouer… » pense-je à voix haute.

« T’as jamais pris de cours? » me demande Luisa.

« Non. Et c’est pas ici que je vais commencer, d’abord parce que c’est cher et ensuite parce que je vois mal comment caser un piano dans ma chambre de 6 mètres carrés. »

« Bon, ça, c’est pas vraiment un problème », intervient Guillaume. « Achète-toi un synthé, ils prennent moins de place. »

« Et je le mets où, sur mon lit? »

« Non, il y a des supports dépliables pour les faire tenir. »

« Je pourrais faire ça… Reste le problème des cours. Je ne vais pas prendre des cours de piano ici quand même… »

« Pas besoin. J’ai appris à jouer de la basse sans cours. »

« Quoi? »

« Oui. J’ai commencé à le faire à l’oreille, j’ai appris à lire une tablature… »

La conversation dévie sur un autre sujet, mais je ne la suis plus qu’à moitié. J’ai toujours pensé que faire de la musique était réservé à deux sortes de personnes: les génies et ceux que les parents ont mis dans une école musicale plus ou moins dès leur naissance. Qu’un simple mortel puisse prendre un instrument et en jouer, sans cours, sans dépenser des milliers de francs, me semble inconcevable. Et puis, il y a le problème du prix de l’instrument, de la place, du temps disponible, de la complexité d’une partition, de…

Pourtant, la recette est là. Achète un instrument. Commence à en jouer. On verra pour le reste.

Nous nous séparons une heure plus tard, chacun allant vers son dortoir. J’ai, pour ma part, quelques classeurs à acheter; je dis donc au revoir à mes compagnons et je me dirige vers le « 100 yen shop » le plus proche.

Je passe devant sans m’arrêter.

A cet instant, je ne sais pas encore exactement ce que je fais; c’est comme si mes pieds m’entrainent tout seuls. Au moment de passer devant le deuxième magasin qui contient les classeurs dont j’ai besoin, je comprends presque ce que je suis en train de faire, mais pas entièrement. Ce n’est que lorsque je m’engouffre, d’un pas dorénavant ferme, dans la bouche de la station de métro, que je prends pleinement conscience de ma destination.

Je suis en train d’aller à Akihabara, la « ville électrique » de Tokyo, pour m’acheter un synthétiseur.

Nous sommes le 6 octobre 2009, jour du Swiss+ Symposium. Simon et moi – les deux Suisses de Waseda Hoshien – nous retrouvons à six heures du matin devant les ascenseurs, encostumés et encravattés comme il se doit. Evidemment, il pleut. Pas de problème, nous avons tous les deux des parapluies qui nous attendent bien sagement juste devant l’entrée.

Je pousse la porte qui mène du hall des ascenseurs au hall d’entrée. Elle ne bronche pas.

Je pousse à nouveau, sans plus de succès.

C’est à tour de Simon de s’y mettre, avec le même (non-)résultat.

« Non mais c’est quoi ce truc? » dis-je d’un air vaguement inquiet en jetant un coup d’oeil à ma montre – arriver en retard au Symposium serait vraiment un bien mauvaise démonstration de ponctualité suisse faite aux partenaires japonais. « On fait comment pour sortir d’ici? »

« Attends, j’ai compris », dit Simon. « Ca, c’est l’entrée principale mais elle est fermée pour la nuit. Nous devons sortir par cette porte-ci, c’est l’entrée de nuit. »

« D’accord », réponds-je. « Juste une question: et nos parapluies qui sont à l’entrée principale? »

Durant quelques instants, nous contemplons les parapluies – visibles à travers la porte de verre mais inaccessibles. Puis nos costumes choisis avec soin. Puis la pluie battante à l’extérieur.

Finalement, nous hochons des épaules puis sortons.

Nous sommes en novembre 2009 et Guillaume vient de nous amener, après moult palabres, dans un petit bar – juste à l’intersection de Meiji-dori et de Waseda-dori – où l’on sert, paraît-il, une célèbre bière belge, la Duchesse de Bourgogne. Après près d’une semaine de requêtes polies se transformant peu à peu en menaces de mort, nous acceptons.

L’endroit est assez petit – quatre ou cinq places au comptoir, trois tables, peut-être quatre, et une scène. Justement, il y a un groupe live ce soir. Trois Japonais: guitare, basse et percussions. Nous commandons au son de leur premier morceau. Le barman, qui est une barwoman, est clairement occidentale, mais ce n’est de toute évidence pas une raison suffisante pour nous faire un prix. Bien que l’addition est salée – importation depuis la Beligique oblige – la bière est douce.

Le guitariste se lance dans un solo. Nous l’écoutons en sirotant la bière, et il me semble l’espace d’un instant que je suis en train de me dissoudre dans l’ambiance du bar. Je le vois dans ses moindres détails: la courbure du néon de l’enseigne accrochée au-dessus de la sortie, le reflet d’une lampe sur une clef de la guitare, la texture rugueuse du cuir de mon tabouret.

Le mur du fond du bar est fait en fausses briques, avec une fenêtre. Je sais que cette fenêtre ne donne sur rien car nous sommes au sous-sol, mais je ne m’offusque pas de cette tromperie. Au contraire, j’y vois une possibilité, celle que la fenêtre donne en fait sur n’importe quel endroit que je puisse imaginer. La petitesse et la chaleur du bar me deviennent de plus en plus agréables; au milieu de Tokyo, je me sens comme dans un cocon protecteur, privé, discret et rassurant.

Le guitariste continue son solo.

Nous sommes le 5 décembre 2009, vers sept-huit heures du matin, et nous venons de passer une nuit aussi blanche que mouvementée, qui s’est commencée par un karaoke à Ginza et s’est finie pour certains d’entre nous à Tsukiji (le marché aux possions de Tokyo) et pour d’autres à regretter d’avoir jamais eu l’idée de mélanger alcools forts et jus de raisin.

Nous traversons un pont alors que le soleil se lève, peignant en rose les hauts immeubles bordant la rivière Sumida, et je me dis que dormir, au Japon, est peut-être une nécessité mais surtout un beau gâchis.

Nous sommes à la mi-décembre 2009 et il est si tard que l’on pourrait presque dire qu’on est tôt le matin. Je suis dans ma chambre et j’écris.

Je ne saurais vous dire quoi au juste: un devoir, peut-être; ce blog, à ne pas exclure; voire l’esquisse d’une future bande dessinée. Je ne me souviens plus de ce que j’écrivais alors, mais je me souviens très bien de l’ambiance de ce moment-là.

Sortie des hauts-parleurs de mon ordinateur, une note stridente de Sigur Ros semble envelopper la chambre – et avec elle, le reste de l’univers – autour de moi en un seul point. Comme un instantané à la fois fugace et éternel.

Je suis dans ma chambre et j’écris.

Nous sommes le 31 décembre 2009. C’est le début d’après-midi et nous nous trouvons dans le sanctuaire d’Itsukushima, mieux connu sous le nom de Miyajima. Le temps – incertain en matinée – est dorénavant splendide. Je mitraille à tout va. L’enceinte du sanctuaire est magnifique; la neige accumulée sur le toit durant la nuit fond peu à peu sous le soleil, emplissant l’air de centaines de petites étincelles d’eau.

Nous nous avançons sur le ponton central. Devant nous, le célèbre portique flottant de Miyajima; tout autour, les toits d’une ancienne ville couverts de chapes de neige et entourés d’arbres; au-dessus, un immense ciel bleu.

J’attrape un passant japonais et lui demande de prendre une photo de nous cinq: Guillaume, Michael, Audrey, Achinthi et moi.

Parmi les milliers de photos que j’ai prises au Japon, ceci est ma préférée. Nous sommes jeunes, enthousiastes, et émerveillés; nous passons une journée magnifique sans se douter que de plus belles encore viendront; et surtout, il nous reste encore sept mois – une éternité! – à passer au Japon. Cinq personnes; cinq destins qui se sont croisés de la façon la plus improbable que l’on puisse imaginer, à l’autre bout du monde. Nous sommes voués à grandir et à évoluer; à voyager et à explorer; à changer nous-mêmes et à changer le monde autour de nous. Mais – quoi qu’il puisse arriver – sur cette photo-ci, nous serons toujours ensemble à Miyajima pour y passer le réveillon du jour de l’an et il nous restera toujours bien assez de temps à passer au Japon. Je trouve cette pensée réconfortante.

Nous sommes toujours le 31 décembre 2009. Il est 23 heures, 59 minutes et 30 secondes. Nous avançons à grandes foulées le long d’une route qui s’étale à n’en plus finir sous nos pieds, en espérant d’arriver à temps à un temple pour y voir la cérémonie des cloches du Nouvel-An.

Lorsque nous les entendons au loin, nous comprenons qu’il est trop tard.

« Oh non », fait Audrey, visiblement déçue. « J’espérais tellement passer ce moment-ci au temple. »

« Moi aussi, » souffle-je en faisant bien attention de ne pas ralentir la cadence de mes pas. « Mais tu sais, là d’où je viens on dit que l’on passe l’année qui vient de la façon dont on l’accueille. Et en ce moment, nous sommes en train d’avancer vers un but – pas vraiment la pire façon de passer la nouvelle année, non? »

Audrey me regarde et sourit. Nous accélérons le pas.

Nous sommes le 11 janvier 2010, à réviser pour un examen sur les entreprises multinationales. Les élèves à peu près studieux que nous sommes sont au nombre de trois: moi, Mathieu et Queenie, à se pencher sur nos livres et nos classeurs dans la salle commune au rez-de-chaussée du bâtiment trois de mon dortoir. Après environ une heure de révisions, nous décidons de faire une pause. Je fais quelques pas le long de la pièce pour me dégourdir les jambes et m’arrête soudain devant la télévision, stoppé net.

Sans vraiment oser y croire, je me baisse lentement et ouvre les portes en verre de la petite armoire sur laquelle est posée la télévision pour en sortir un carton qui contient un trésor inoui.

Une Super Nintendo. Et des cartouches de jeux.

Je montre ma trouvaille à Mathieu, qui me rejoint immédiatement avec une exclamation enthousiaste. Il ne nous faut que quelques minutes pour relier la console à la télévision, choisir une cartouche – Street Fighter II, rien que ça – et l’allumer.

L’écran reste noir.

« Tu connais la vieille technique? » me demande Mathieu. « Lorsque un jeu ne marche pas, il suffit parfois… »

« De le sortir et de souffler sur les contacts », finis-je en souriant.

Ca marche. Et, pendant les prochaines vingt minutes, Mathieu et moi redevenons des enfants.

Nous sommes le 1er février 2010 et je viens de voir Avatar pour la deuxième fois, cette fois en compagnie de Michiko – une assistante volontaire du cours de japonais du semestre d’automne qui est devenue une amie pour beaucoup d’entre nous.

Nous nous tenons au dernier étage d’un grand centre commercial à Kawasaki dans lequel le cinéma se trouve. Le mall à nos pieds, les silhouettes des immeubles de la ville tout autour; le paysage est beau.

Et il le devient encore plus lorsqu’il se met à neiger.

Michiko sursaute de joie et de surpirse – la neige ne s’invite qu’assez peu fréquemment à Tokyo – et s’avance vers le bord de la plate-forme sur laquelle nous nous trouvons pour mieux l’observer. Je la suis en levant la tête. Les flocons surgissent de la nuit, traversent la zone de lumière créée par les fenêtres et les lampes du centre commercial dans lequel nous trouvons puis disparaissent à nouveau dans l’obscurité. Le spectacle est presque hypnotisant.

Après quelques minutes passées à regarder en silence cette danse muette, je commence à faire un pas vers l’escalator, mais Michiko, qui n’a visiblement pas eu assez du spectacle, n’accompagne pas mon mouvement, comme pour m’inviter à rester encore un peu.

Alors, nous restons encore un peu.

Nous sommes le 3 février 2010 et mes pieds commencent à s’ankyloser dans le bus de nuit si inconfortable qui nous emmène à Nagoya. Il est deux heures du matin, mais aucun de nous n’arrive à trouver le sommeil. Michael est plongé dans les profondeurs musicales de son iPod; Guillaume et moi nous partageons, grâce à un split qu’il a apporté, la même musique – en laternant 30 minutes de mon lecteur et 30 minutes du sien.

Mon tour arrive et je choisis Cemeteries Of London alors que le bus démarre après une nouvelle pause-pipi sur une station d’autoroute.

Dans l’obscurité du bus parfois ébranlée de quelques tressaillements, la musique semble résonner d’une façon particulièrement claire. Je pense à nous – trois petits points sur une route sinueuse, perdus au milieu de l’obscurité, avec la musique pour seul guide – et, je ne sais pas pourquoi, je trouve cette sensation étrangement réconfortante.

Nous sommes le 10 février 2010 et je viens de me prendre une boule de neige en pliene figure. Je chancèle et mouline des bras autour de moi en essayant de regagner à la fois mon équilibre et de me défendre contre une éventuelle seconde attaque.

J’entends Nene rire quelque part à côté de moi. Toujours à moiité aveuglé, je m’oriente à sa voix pour lancer ma contre-attaque. Au petit cri surpris qu’elle émet, je comprends que j’ai touché ma cible.

Durant environ 45 minutes, le chemin devant le centre Neïparu Mori, dans le sud de Sapporo, devient un véritable champ de bataille. Nous courons et tombons; lançons des boules de neige et s’en prenons; formons et déformons des alliances; et surtout, nous rions comme les gamins en train de faire une bataille de boule de neiges – des gamins que nous sommes à ce moment-là, précisément.

Après ceci, frigorifiés et plus vraiment très secs, nous nous dirigeons vers les bains chauds du centre, qui semblent encore plus divins que d’habitude.

Nous sommes le 12 février 2010 et mon ventre est sur le point d’exploser. La famille d’accueil qui nous a pris – moi et un étudiant chinois nommé Yu Heng – pour trois jours à Hakodate semble vraiment déterminée à montrer ce que l’hospitalité japonaise veut vraiment dire. Devant moi, une dizaine de plats différents, préparés par la grand-mère, et quatre verres avec quatre alcools différents (ça, c’est le grand-père qui régale) dans lesquels je mange et je bois à tour de rôle, comme dans un carrousel d’autant plus sans fin que de nouveaux plats sont constamment apportés de la cuisine et que de nouvelles bouteilles se débouchent comme par magie.

Nous communiquons – en anglais, en japonais, et à l’aide de petits dessins et de schémas griffonnés sur un calepin – avec ce couple si accueillant, et je me rends compte à quel point absolument tout dans leur mode de vie m’est sympathique. J’aime leur maison, à moitié emprisonnée dans la neige et dans laquelle on ne chauffe pas les couloirs, ce qui rend chaque passage de pièce en pièce semblable à une petite aventure; leur chambre d’invités, avec un tapis si épais que les pieds y disparaissent et de vieux livres en anglais (dont une édition des années 50 d’un manuel sur l’art de bien écrire); leur voiture dans laquelle le lecteur CD ne joue que de la musique classique; leur ville, petite et éloignée dans un pays qui l’est déjà; et leur mode de vie, avec des bains publics quotidiens et l’accueil régulier d’étudiants étrangers chez eux. Si ça, ce n’est pas une belle façon de vieillir, je ne sais pas ce qui en est une.

Le repas arrive à sa fin. Nous aidons à ranger et à faire la vaisselle, et j’aime même ce simple acte de communion. Vient l’heure du café. Il est tard, mais personne ne veut se coucher.

« On va au karaoke? » demande soudain le grand-père. « Il y en a un tout près de la maison ».

Comment refuser?

Nous sommes le 4 mars 2010 et nous avons réussi enfin à trouver le karaoke le plus proche de la gare de Sendai.

Lorsque je parle à quelqu’un de karaoke, j’ai deux phrases toutes faites que je ressors à chaque nouvelle personne avec laquelle j’aborde le sujet. La première est en japonais, formulée lors de l’un des premiers cours, lorsque l’on a appris simultanément à exprimer notre degré de préférence pour une chose et notre degré de compétence dans cette chose: « 歌うのが好きですが、上手じゃありません », autrement dit « j’adore chanter, mais je suis mauvais ». La deuxième est en anglais, et elle est un peu plus fleurie: « When I sing, children cry, flowers wither and birds fall dead from the sky » (celle-ci récolte habituellement quelques rires – je m’en sens un peu coupable car cette séquence ne vient pas vraiment de moi mais d’un caricaturiste nommé Scott Adams). Le sens des deux est toutefois plus ou moins le même: je chante horriblement faux mais c’est pas une raison pour m’en priver.

Quand on chante aussi mal que moi, il n’y a que deux possibilités pour survivre à un karaoke: ne pas ouvrir sa bouche de la soirée ou, au contraire, se lancer complètement dedans sans aucun complexe. Ceux qui me connaissent un peu savent déjà quelle option j’ai choisi; pour les autres, disons simplement que vous êtes bien chanceux de ne pas avoir été là avec moi.

J’ai écorché un nombre incalculable de tubes au Japon; si on attachait des petits générateurs à tous les cercueils des artistes que j’ai fait tourner comme des toupies dans leur tombes, on pourrait alimenter en électricité une ville de taille moyenne pendant quelques mois. Mais aucune chanson n’a subi, je crois, outrage pire que Breaking The Habit de Linkin Park ce soir-là à Sendai (ceux qui connaissent la chanson voient parfaitement à quel point celle-ci est écorchable). Un festival de fausses notes, un feu d’artifice tiré par des casseroles (enfin, surtout par une casserole, moi), une performance aussi horrible, que, lorsque j’achève (c’est le cas de le dire) la dernière note, en m’allongeant presque sur le canapé lors d’un dernier effort surhumain, il nous faut bien une minute pour arrêter de rire et de passer à la chanson suivante.

Bref, que du bonheur.

Nous sommes le 5 mars 2010 et une mouette me frôle presque la main. Je me tiens sur la passerelle arrière d’une petite embarcation en train de zigzaguer entre les innombrables îles recouvertes de pins qui composent Matsushima, l’une des trois plus belles vues du Japon. Le capitaine, un Japonais jovial d’une quarantaine d’années, dirige son bateau d’une main sûre. Au moment du démarrage, notre vaisseau attire immédiatement l’attention d’une douzaine de mouettes qui se mettent à nous faire la course, passant à quelques centimètres à peine des fenêtres et de nos têtes – elles doivent être habituées à ce que les touristes leur jettent quelque chose à manger.

Le capitaine nous parle – en japonais, évidemment – et, tant bien que mal, nous répondons (souvent, en devinant, plus que comprenant, son propos, il est vrai – une fois, il s’est retourné vers nous et a dit quelque chose en faisant un geste de la main au niveau de la poitrine et en rigolant d’un air complice. Nous avons évidemment acquiescé et rigolé aussi. Pourtant, même une fois descendus, nous ne savions toujours pas ce qu’il a essayé de nous dire – les deux explications les plus vraisemblables étant soit « les filles ont souvent le mal de mer lors de cette excursion » soit « les filles occidentales ont de gros seins »). Son jeu favori, toutefois, est de nous montrer une excroissance rocheuse informe surgissant au milieu des vagues et nous demander « c’est quoi comme animal, ça? » Apparemment, à Matsushima, une bonne partie des îles est censée rappeler une bête – du lion à l’orque en passant par le cochon – et c’est à nous de trouver de quel sobriquet la sagesse des foules a affublé tel ou tel rocher. La ressemblance totémique étant parfois flagrante et parfois quasi inexistante, nous n’y arrivons qu’avec un succès mitigé.

Mais qu’importe? Les vacances battent leur plein et l’air marin nous fouette le visage; nous explorons le Japon et nous réalisons soudainement que nous venons de faire des progrès en japonais; le temps est radieux, mais pas autant que nous.

Les mouettes volent autour de nous et nous volons au milieu d’elles.

Nous sommes le 9 mars 2010 et ça fait cinq heures que j’essaie de dormir, en vain. A coté de moi, Juha grogne dans son siège d’avion tout aussi inconfortable que le mien en essayant de trouver une position qui lui permettrait de trouver le sommeil, sans succès apparent. Décidément, aller en Australie, c’est cool, mais il y a un prix à payer.

Les lumières de la cabine de l’avion sont éteintes. La plupart des passagers dorment. Comment font-ils? Les veinards. Je transfère, pour la centième fois, mon poids de l’autre côté du corps sans que cela n’aide de quelque manière que ce soit.

Las, je ne sais plus comment m’occuper; alors, j’ouvre le volet de mon hublot et jette un coup d’œil à l’extérieur.

Et me perds.

Mon hublot se trouve juste à côté de l’aile de l’avion au bout de laquelle se trouve une lumière de signalisation rouge qui s’allume toutes les deux secondes environ. Toutes les deux secondes, donc, lorsque la lumière surgit, je peux voir un bout d’aile teinté d’une couleur vermillon.

Mais lorsque la lumière s’éteint…

Nous survolons actuellement l’océan Pacifique; il n’y a aucune source de lumière au niveau de la mer à des centaines de kilomètres à la ronde et, avec, le salon tamisé, l’avion n’en émet pas non plus. Lorsque le signal sur l’aile n’est pas allumé, donc, l’univers tel qu’il est vu par le hublot serait réduit au noir absolu…

…s’il n’y avait les étoiles.

Des centaines, des milliers d’étoiles. Sans nuages pour les cacher ni lumière artificielle pour les masquer, je peux voir le ciel nocturne dans toute sa splendeur, tel qu’on peut l’admirer depuis le sommet d’une montagne isolée, tel qu’il était vu par nos ancêtres. A Tokyo, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu une seule étoile. Je regarde par le hublot de l’avion et – toutes les deux secondes – il me semble que c’est dans un vaisseau spatial que je me trouve.

Je ne dors toujours pas, mais il me semble que je suis en train de rêver.

Nous sommes le 23 mars 2010 et le soleil se couche lentement sur le lac de l’ancienne résidence d’été de l’empereur de Chine. Loin du tumulte poussièreux de Pékin moderne, le palais devenu parc est un véritable havre de paix. Après avoir traversé un long pont étroit pour rejoindre une île située à l’opposé du palais, Guillaume, Michael et moi nous installons près du bord de l’eau et admirons le spectacle.

L’endroit est si paisible, l’instant si calme que personne d’entre nous ne se décide à prononcer une parole; nous nous en rendons d’ailleurs rapidement compte et le silence jusqu’alors spontané devient intentionnel; tels trois moines, nous prenons sur nous, d’un commun accord tacite, la tâche de conserver la magie du moment en gardant le silence. Mais les pensées, bien sûr, vaquent.

Nous restons ainsi à écouter le bruit de l’eau jusqu’à ce que la fine lame lumineuse ne disparaisse complètement à l’horizon et que deux canards ne passent au-dessus de nos têtes en poussant des cris stridents.

Nous sommes le 24 mars 2010 et nous venons de quitter le site du stade olympique de Pékin. Le pont que nous en train de traverser, au-dessus d’une autoroute, a initialement été conçu pour accueillir des milliers de personnes simultanément – les Chinois ont commencé a voir les choses en grand depuis l’époque de la Grande Muraille, et n’ont jamais cessé depuis – mais nous ne sommes que trois à l’emprunter à cette heure-ci. Il faut dire que le vent froid et la neige qui tombe n’incitent pas vraiment à la promenade.

Je marche pénible en luttant contre le vent, tête baissée, les pieds transis de froid (pourquoi ai-je pris des chaussures d’été en allant dans une ville dont le nom veut dire « capitale du nord »?), essayant tant bien que mal de protéger mon appareil photo des flocons en l’enveloppant dans mon bonnet. Entre le vent et la neige, je ne vois ni entends mes compagnons d’infortune, mais je peux les sentir peiner quelque part derrière moi.

Puis, je ne sais pas pourquoi – un coup de vent particulièrement fort, peut-être – je lève la tête.

A cet endroit-ci, il n’y a pas de gratte-ciel ni même de grands immeubles; par conséquent, le ciel que je vois est vide de toute construction humaine. Vide de toute étoile, aussi – comme toute mégapole, Pékin génère beaucoup trop de lumière artificielle pour tuer dans l’œuf tout espoir d’en voir une. Je ne vois donc qu’une toile noire qui recouvre entièrement mon champ de vision – une toile sur laquelle se déroule un fascinant et majestueux spectacle.

Des milliers de flocons tombent silencieusement en rangs serrés, soldats inconnus formant des bataillons sans fin. Le mur de neige est parfois troublé par des bourrasques de vent, mais même dans ce cas tous les flocons se déplacent de concert. Le spectacle est envoûtant d’uniformité, d’autant plus que la neige, en plus de simplifier au maximum symbolique ce que je vois, absorbe également les sons, si bien que j’en oublie presque les voitures qui défilent en-dessous de moi et de mes deux amis qui marchent derrière: il n’y a plus que moi, sur une plaine enneigée infinie, en train de regarder un ciel sans limite où prend naissance un blizzard sans fin.

Quelqu’un a dit un jour que l’homme pouvait regarder éternellement deux choses: une flamme qui brûle et de l’eau qui s’écoule. De toute évidence, il avait omis de mentionner la neige.

J’oublie complètement que j’ai froid aux pieds.

Nous sommes à une époque si ancienne que même les manuscrits les plus vétustes n’en gardent plus aucune trace. Je m’avance prudemment sur les dalles mouillées du donjon, une main sur ma dague, l’autre formant un signe arcane.

Une ombre traverse soudain le couloir en un éclair de griffes et de dents. Minsc le rôdeur – un compagnon fidèle mais pas exactement malin – rugit et se lance sur l’apparition en brandissant sa hache. Mauvais calcul: ce monstre-ci n’était qu’un éclaireur et trois de ses confrères apparus de nulle part réduisent instantanément le guerrier en charpie. L’assassin du groupe, lui, est plus malin; il se retire immédiatement dans la pièce précédente en attirant l’attention des bêtes qui ne manquent pas de le suivre… et de déclencher les pièges soigneusement posés dans l’embrasure de la porte. Hélas, il n’y en a pas assez; les pièges n’ont suffi qu’à tuer un seul démon. La situation est critique, je décide d’agir: d’un geste maintes fois répété, je tends la main vers mes adversaires en criant l’incantation de la conjuration de la boule de feu…

…lorsqu’une vache surgie de nulle part tombe sur moi et me tue sur le coup.

« Ah ben bravo. » La voix de Guillaume dans l’écouteur est légèrement ironique.

« C’est les aléas de la magie entropique » réplique-je en rajustant mon microphone. « Je n’avais plus de sorts offensifs en mémoire, il ne me restait plus que la rupture hasardeuse. »

« C’est ce qu’ils disent tous. Je connaissais un mec qui se trouvait tout le temps des excuses. Tu sais ce que lui est arrivé? »

« Non. »

« Il est mort. »

« Ah, quand même. »

« Bon, je recharge? »

« Je suppose, oui » dis-je en regardant les démombres achever de dévorer nos personnages à l’écran.

Et nous repartons à l’aventure.

Nous sommes en avril 2010 et je cours à travers les rues de mon quartier en complétant mon parcours habituel. Je sais exactement comment se déroulera la soirée. D’abord, je rentrerai chez moi et prendrai une douche. Puis, on ira à l’Hidakaya manger une soupe épicée, après quoi on prendra peut-être un film à louer ou alors on rentrera chez nous – un épisode de Lost m’attend dans ce cas de figure-ci.

Une soirée tranquille, ordinaire et parfaite, en somme.

Nous sommes le 3 mai 2010 et le vent qui balaie la Victoria Bay de Hong Kong vient ébouriffer les cheveux de Laura alors qu’elle prend une photo de la skyline de la ville, sublime en soirée.

« C’est génial, non? » lui demande-je.

« Oui. Alors maintenant, on va au bar situé au sommet du gratte-ciel puis au marché de nuit, c’est ça? »

« Franchement, je pense que l’on devrait pouvoir y arriver. C’est quand même dingue; on a vu tellement de choses en une seule journée alors que nous ne nous pressions absolument pas! »

« C’est parce qu’on est bons » sourit-elle.

Effectivement, je ne vois aucune autre hypothèse.

Nous sommes le 28 mai 2010 et, devant nous, une dizaine d’enfants sont en train de jouer du taiko.

Les vibrations émises par les instruments résonnent dans nos muscles, dans nos cages thoraciques et dans nos esprits. Tout l’espace autour de nous n’est que musique pure.

Après tout, le corps du spectateur n’est-il pas aussi un instrument sur lequel le musicien agit?

Nous sommes le 29 juin 2010 et je viens de recevoir un email de SILS m’informant que j’ai été choisi pour prononcer un discours au nom des étudiants en échange lors de la cérémonie de clôture des cours, le 24 juillet.

Je suis, bien sûr, très content. Mais aussi un peu inquiet – après tout, ce discours ne sera, pour moi, ni plus ni moins que l’occasion d’exprimer tout ce que j’essaie de vous transmettre par le biais de ce blog depuis le début de l’année… sauf que cette fois-ci, je parlerai directement aux personnes concernées, et de vive voix. De plus, je devrai tenter de transmettre non seulement mon propre point de vue, mais aussi celui de tous ceux que j’ai l’honneur de compter parmi mes compagnons.

La tâche n’est pas banale. J’ai intérêt à commencer à m’y préparer à l’avance.

Nous sommes le 3 juillet 2010 et je viens de me laisser happer par une vague. Je me laisse porter par le courant quelques instants puis me redresse et regarde autour de moi. Mes compagnons de voyage à Shimoda, sur la péninsule d’Izu, sont eux aussi presque tous dans l’eau en dépit d’un ciel couvert. Qu’importe: nous sommes venus pour nous amuser et nous sommes bien déterminés à le faire.

Le vent se lève et les vagues deviennent de plus en plus fortes. Nous repartons à leur assaut, les esquivant souvent et s’y abandonnant parfois. C’est incroyable comme un évènement en essence aussi répétitif que le déferlement d’une vague peut donner naissance à autant de situations différentes et à autant de défis.

Je sors ma tête de l’eau pour je ne sais plus combientième fois lorsque je sens que quelque chose à changé. Alors que la vague vient tout juste de passer, une goutte frappe ma tête, puis une autre. L’instant d’après, la surface de l’eau autour de moi se transforme, striée par des milliers de petites toiles d’araignée entrecroisées que la pluie dessine sur les voûtes de l’océan. Se baigner sous la pluie: un plaisir rare mais toujours agréable, d’autant plus que cette pluie-ci est chaude. Nous restons dans l’eau encore un quart d’heure environ puis sortons et regagnons lentement notre maison sous des trombes d’eau qui, pour une fois, ne nous gênent pas le moins du monde. Habituellement, lorsque la pluie commence, l’on pense davantage à son costume ou à son portable qu’au simple plaisir de sentir des filets d’eau nous masser lentement les épaules alors que nous marchons à notre guise à travers les rues désertées; mais quelqu’un qui vient de sortir de l’eau et qui n’a pour seul costume qu’un maillot de bain est libéré de ce genre d’arrière-pensées et peut se concentrer sur l’essentiel.

« Tu sais », dis-je à Antoine en ralentissant le pas – pour faire durer le chemin du retour un peu plus lontemps – « je n’avais jamais pensé à la définition du bonheur comme au fait de marcher sur une plage sous la pluie. »

A son regard amusé, je comprends que lui non plus.

Nous sommes le 13 juillet 2010 à quelque 3’000 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer. Il est cinq heures du matin et les pentes du mont Fuji sont froides, pluvieuses et inhospitalières. Obstinément, nous continuons à grimper, arrachant mètre après mètre à la montagne.

La pluie se calme quelque peu et nous nous arrêtons un instant pour reprendre notre souffle. Je me retourne, espérant vainement être récompensé de mes efforts par une belle vue sur l’étendue en contrebas, mais l’espoir est vain; je ne vois que des nuages battus par le vent.

Je m’apprête à me retourner avec un soupir résigné lorsque quelque chose se produit. Un souffle particulièrement puissant enroule soudain un nuage situé à peu près à notre hauteur sur lui-même pour former, l’espace d’un instant, un gigantesque tourbillon vertical, immense et majestueux.

Je touche l’épaule de Michael et lui indique la formation nuageuse.

« C’est beau, non? »

« Oui » répond-il.

« On dirait presque… une porte » remarque-je pensivement.

Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase; une nouvelle bourrasque de vent dissipe le nuage dont il ne reste plus rien l’instant d’après.

Je souris, me retourne et essaie de trouver des yeux le sommet du mont Fuji. Le chemin est encore long.

Nous sommes le 20 juillet 2010, et je suis assis dans une rame bondée de la ligne Yamanote. Un salaryman typique – la trentaine, costard-cravate-chaussures de cuir –  entre a Shinjuku, se met juste devant moi, pose son sac sur une étagère au-dessus de ma tête et ouvre un livre.

Son marque-pages assez particulier: une ancre argentee ornée d’une pierre bleue en forme de tête de Mickey.

Nous sommes le 24 juillet 2010 et le bruit d’explosions à répétition submerge les ruelles de Chofu en faisant trembler les fenêtres et sursauter les passants. Amaury, Guillaume et moi marchons rapidement à travers une foule compacte en gardant les yeux rivés vers le ciel, où est en train de se dérouler un grandiose spectacle pyrotechnique.

Notre but est de trouver la meilleure place possible pour apprécier le show; malheureusement, ce n’est pas facile lorsque des dizaines de milliers d’autres personnes sont occupés à faire exactement la même chose et que la police cantonne les visiteurs aux ruelles où la vue est toujours partiellement bloquée par un arbre ou un poteau. Heureusement, la féérie pyrotechnique est prévue pour durer plus d’une heure; nous pouvons donc nous permettre de perdre un peu de temps pour bien nous positionner, sillonnant les chemins de traverse et changeant constamment d’angle de vue dans l’espoir de saisir une image parfaite des feux d’artifice.

Lorsque nous traversons une ruelle particulièrement exiguë – de laquelle on ne voit qu’un petit bout du ciel – une explosion très puissante, suivie d’une salve de « Eeeeh! » et de « Suuugoï! », retentit – signe certain que nous venons de rater un bouquet intermédiaire dans notre chasse à la perfection.

Je siffle quelque chose qui ressemble à « Saperlipopette! » entre les dents.

« Ne t’inquiète pas » dit Guillaume. « Cette ruelle est bien plus belle que le ciel. »

Je crois d’abord qu’il plaisante.

Puis, je regarde autour de moi. Je regarde les maisonnettes et les poteaux électriques alambiqués devenus si familiers; les fenêtres dans lesquelles mille couleurs se reflètent; les centaines de Japonais et de Japonaises – beaucoup habillés en costumes traditionnels – fixant le ciel, les yeux remplis d’émerveillement; et mes deux compagnons avec qui je partage l’un de ces derniers instants passés au Japon. Je regarde autour de moi – et pense que Guillaume ne plaisante peut-être pas.

Nous sommes le 27 juilllet 2010 et demain, je dois libérer mon dortoir. Je sors de chez Guillaume – nous venons de voir notre dernier film de l’année – et je rentre chez moi comme je l’ai fait tant de fois déjà. En remontant Waseda-dori, je me rends soudain compte à quel point j’aime marcher dans cette rue la nuit.

Nous sommes le 28 juillet 2010 et c’est mon dernier jour au Japon. La plupart des gens que je connaissais sont déjà partis ou font un dernier voyage dans la région, souvent avec leurs familles. J’ai dit au revoir à Michael il y a trois jours déjà, et à Guillaume ce matin; il me reste une dernière soirée et une dernière nuit à passer à Tokyo, seul, avant de m’envoler à mon tour.

Le soir tombe et je sais exactement où me diriger. Je prends le métro pour aller à Shiodome une dernière fois. C’est là que j’ai réalisé pour la première fois, une semaine après mon arrivée, à quel point ce que j’ai eu la chance de vivre ici était fragile et précieux; c’est donc là que je vais faire mes adieux à cette ville et à ce pays qui m’ont tant enchanté.

Je parcours la même plate-forme qu’il y a 10 mois. Tout est identique; la mer, les gratte-ciel, les dalles sous mes pieds, les cigales et leur litanie annonciatrice de la fin de l’été – de mon été.

Je me tiens au milieu de mastodontes endormis

Je regarde la mer. Vue d’ici, elle semble lointaine

Mais alors, pourquoi ce goût salé?

寝る鯨

遠い海見る

塩の味

La seule différence avec la balade d’il y a 10 mois est qu’aujourd’hui, je suis seul: et il n’y a plus que Burn It Down de Alter Bridge pour me tenir compagnie.

Alors que je parcours lentement la plate-forme, la musique fait écho dans mes oreilles – et dans mes souvenirs.

Drank so much last night
I think that I drowned
But now my cup is empty…

C’était, en effet, une année faste, une belle année, une glorieuse année. Mais voilà – aucune fête ne peut durer éternellement. Il vient toujours un moment où l’on doit empiler, à contrecœur, les assiettes vides et songer au rangement.

No one has seen my will around
Now my heart is aching…

Heureusement que ça, ce n’est pas tout à fait vrai. Certes, j’ai mal au cœur de quitter le Japon, mais au moins ai-je bien fait attention de garder une trace de ce que j’ai vécu durant cette année, simplement parce que certaines choses ne doivent pas être oubliées.

Sometimes I fall asleep for days
But my bed is empty…

Le mien l’est clairement, à présent: mon dortoir m’a déjà prié de rendre les clés et de libérer les locaux. Ma chambre est à présent vide, prête à accueillir, dans quelques semaines, un nouvel étudiant en échange – et devenir ainsi le point de départ d’une nouvelle aventure extraordinaire.

I know I am too set in my ways
Tell all I am ok

Paradoxalement, j’ai toujours aimé la découverte, mais j’ai aussi toujours eu du mal avec les adieux. Le changement a deux facettes: l’une destructrice, l’autre créatrice. On ne peut avoir l’une sans l’autre. Pour cette année, j’ai choisi le changement, ou en tout cas c’est ce que j’ai cru.

Alors que je marche toujours, les images de mon année au Japon commencent à défiler autour de moi – comme des centaines de photos suspendues en plein air.

So burn it down
Discover the dusk of your day
Has reached its dawn
So burn it down
Remember to find a new way to carry on

D’un coup, toutes les photos s’embrasent et je me retrouve dans un maelström de flammes qui réduit ces images en poussière. Le feu s’approche dangereusement de moi pendant quelques instants – le propre d’une séparation est d’être douloureuse, après tout. Pourtant, je sais aussi que ces flammes-ci sont purificatrices, et que cette cendre servira d’engrais grâce auquel je continuerai, en accord avec les préceptes de Voltaire, de cultiver mon jardin. De toute façon, les vrais souvenirs, brillants et précieux comme des diamants, ne craignent pas les flammes.

Flew so high last night
I think that I fell to the ground so heavy
Woke up to find this living hell
It used to be so easy

Après tout – tant que ce n’est pas fini pour de bon – la fin d’un chemin n’est jamais que le début d’un nouveau.

And whatever takes us away
Will be the same to drive us on

Même si je suis triste de quitter le Japon, je reconnais que c’est la seule chose à faire. La même chose qui m’a poussé à venir ici – le désir d’apprendre et de grandir – m’ordonne maintenant de continuer plus loin encore, ce « plus loin » fut-il le point de départ.

Remember to find a new way
A way to see it all
You’ll find us living away
And soon it will be gone
Remember to find a new day
Remember to carry… on!

Je reviens de ce voyage plus fort que je n’en suis parti – fort de connaissances, fort d’amitiés, fort de souvenirs. Ce que j’ai vécu ici ne pourra plus jamais m’être enlevé; quelles que soient les circonstances de la vie qui m’attend, je pourrai toujours invoquer, dans ma mémoire, la caresse des sables d’Okinawa, la douce berceuse des flocons de neige d’Hakodate ou le tintement de verres à Takadanobaba pour me redonner des forces. Je ne sais pas si ce qui m’attend sera pour le meilleur ou pour le pire – j’aurais bien une préférence pour le premier, bien sûr, vous vous en doutez – mais quoi qu’il en soit, je pourrai toujours me dire que, cette année-là, je l’ai vécue – et que je n’ai pas à en rougir.

So burn it down!
Discover the dusk of your day
Has reached its dawn…
So burn it down!
Remember to find a new way to carry… on!

Et voilà, c’est la fin de ce blog. Il y aura encore un article – une sorte de table des matières qui chapeautera l’ensemble, pour les nouveaux venus qui y tomberaient par hasard à l’avenir – mais en ce qui concerne l’histoire de mon aventure au Japon, elle s’achève maintenant. Merci de m’avoir suivi jusque-là. Et, une dernière chose: si vous êtes étudiant et que vous réfléchissez à un échange à l’étranger (au Japon ou ailleurs) mais que vous doutez encore… j’espère que ces quelques billets vous aideront à prendre la bonne décision.

Partir, c’est mourir un peu; mais c’est aussi naître.

20 juillet: yamanote bondee. salaryman en costard entre a shinjuku, pose sac et ouvre un livre. je leve les yeux et en baissant je remarque qu'il a un marque pages en forme d'une ancre argentee avec une pierre bleue en forme de tete de mickey.

Se souvenir… des visages

29/07/2010

Un voyage, c’est bien sûr des lieux et des bâtiments; des peintures et des sculptures; des routes et des voies ferrées. Tout cela est excellent, mais insuffisant. Un voyage, c’est aussi – ou plutôt avant tout – des visages: ceux d’amis présents et passés, ceux des rencontres fulgurantes ou des amitiés durables. C’est à eux que je voudrais consacrer cet article.

Guillaume a été l’une des trois premières personnes que j’ai rencontrées à ma descente d’avion en septembre 2009 – et le dernier à qui j’ai dit au revoir, dix mois et demi plus tard. Il fait partie de ces gens discrets (en conversation, en tout cas; pour la taille, c’est une autre paire de manches) que l’on pourrait presque ne pas remarquer lors de la première rencontre – mais dont passer à côté serait une énorme perte. Extrêmement intelligent et presque insupportablement érudit, fan de comics et ceinture noire de judo, autant à l’aise avec une tablature de basse qu’avec une table XML, amateur de bière et de contrepèteries, mélographomane invétéré, prévisiblement paradoxal mais continuellement surprenant, énervant parfois et fascinant toujours, il vaudrait le déplacement au Japon à lui tout seul. Bien sûr, on ne sait jamais sur qui ont peut tomber lors d’un tel voyage – mais c’est la possibilité de rencontrer des gens comme lui qui fait que voyager en vaille la peine.

Je ne compte plus le nombre de voyages que j’ai faits en compagnie de Michael; la seule chose que je sais est qu’il n’y en a pas eu assez. Difficile, en effet, d’imaginer meilleur compagnon de route, toujours positif et jamais fatigué, parfois sérieux et parfois joueur, s’aimant suffisamment soi-même pour aimer ceux autour de lui. Le fait que nous ayons pu tant partager ensemble est d’autant plus incroyable que, à première vue, tout nous oppose; et c’est plus d’une fois que mon cynisme et son idéalisme ont fait surgir des étincelles lors de joutes verbales mémorables. La réponse est peut-être – et c’est d’ailleurs lui qui l’a dit – que nos différences portent davantage sur la forme que sur le fond, et que mes répliques acides tout comme ses élans affichés comportent une part de jeu en elles. Dans tous les cas, c’était toujours un plaisir de l’avoir à ses côtés, que ce soit au comptoir d’un bar, dans une salle de karaoke, ou au sommet du mont Fuji.

J’ai rencontré Laura pour la première fois en allant manger un okonomiyaki près de Takadanobaba en tout début d’année. Nous avons échangé quelques mots près de l’armoire à chaussures, mais je n’ai pas retenu grand-chose en plus de son nom et du fait qu’elle soit autrichienne. Nous nous sommes rencontrés quelques jours plus tard en cours de japonais, ne se parlant que peu au début, puis de plus en plus à fur et à mesure que les semaines défilaient et qu’une ambiance de plus en plus géniale (au point de me faire vouloir se réveiller tôt le matin pour y assister) s’installait en cours – une ambiance à laquelle elle contribuait grandement. Un jour, elle m’a montré un café dans lequel elle mangeait souvent à midi et c’est ainsi qu’une amitié en dehors des murs de l’université se noua et poursuivit tranquillement son bout de chemin, de verres de lait chaud en fondue party, et de Séoul à Hong Kong. J’ai énormément apprécié les moments passés avec elle, non seulement parce que c’est quelqu’un de vraiment impressionnant (on ne sait pas vraiment donner de la tête entre la ribambelles de langues parlées, le nombre de centres d’intérêt, et ce petit quelque chose que l’on appelle d’habitude la classe), mais surtout parce que je retrouvais avec elle une harmonie d’opinions, de sentiments, et de regard porté sur le monde que je n’éprouve que très rarement. Je suis vraiment très heureux que l’ordinateur qui répartit les élèves dans les classes de japonais ait effectué cette distribution précise ce jour-là.

Je ne connaissais pas Simon avant de venir au Japon – et ce malgré le fait qu’il ait étudié dans la même fac que moi à HEC Lausanne (merci les auditoires de 300 personnes). Enfin, mieux vaut loin que jamais. Se donnant à fond lors des présentations en cours comme lors de soirées en boîte de nuit, faisant impression autant au GB’s que lors d’entretiens d’embauche, Simon est quelqu’un qui incarne parfaitement l’attitude « work hard, party harder ».

Luisa a, tout comme Guillaume et Michael, aussi fait partie de mes premières rencontres sur le sol japonais. Nous avons partagé avec elle de nombreux voyages de début d’année, ceux dont les souvenirs sont parmi les plus forts – Tour de Tokyo, Kamakura, Nikko – mais s’il ne fallait garder qu’un seul moment passé en sa compagnie, se serait sans doute la soirée d’Halloween a Roppongi – celle à laquelle j’étais allé affublé de lunettes de soleil flashy et d’une perruque à faire palir d’envie Sangoku, et où nous avons tant ri des réactions des Japonais(es) à mon apparence.

Aymeric a formé – avec moi et Laura – la « French Connection » de mon cours de japonais du semestre d’automne. Même si cette classe fut dissoute à la fin du semestre, nous nous sommes à nouveau retrouvés ensemble en cours de stratégie et d’organisation d’entreprises – ce qui nous a permis d’avoir quelques repas de midi supplémentaires ensemble, chose fort bienvenue. J’ai beaucoup apprécié sa franchise, son ouverture d’esprit, son regard positif sur la vie et le fait qu’il ait une vision – chose pas si fréquente que ça quand on y pense. Qu’il soit en plusun bon photographe ne gâche vraiment rien.

Comme je vous l’ai dit dans mon article, je ne savais pas trop si j’avais pris une bonne décision ou pas en m’inscrivant à un voyage organisé à Shirakawa. L’expérience a montré que ce fut une très bonne idée; lors de ce voyage, j’ai non seulement dormi dans un ryokan perdu dans les montagnes et vu le plus beau parc de ma vie, mais surtout rencontré une fille absolument extraordinaire, Jitka. Elle est clairement ce que l’on appelle un « leader-née », courageuse, ambitieuse, et déterminée, avec une personnalité si forte que l’on ne peut qu’en être contaminé. C’est après l’avoir rencontrée que j’ai clairement compris que la plupart des barrières qui nous semblent infranchissables ne sont que celles que l’on dresse devant soi-même. Il se peut très bien qu’un jour je pourrai me targuer d’avoir rencontré, au Japon, la future présidente de la République Tchèque.

Pour partir étudier un an au Japon, il faut être un peu fou; pour glisser, dans ce périple déjà bien chargé en aventures et en découvertes, deux semaines en Australie et en Nouvelle-Zélande – autrement dit, explorer le bout du monde à partir du bout du monde – il faut l’être beaucoup. J’avais peur de ne pas pouvoir trouver un autre fou pour m’accompagner dans ce projet; heureusement qu’à Shirakawa, j’ai également rencontré Juha. Compagnon de voyage parfait, fiable et endurant, sérieux mais non dénué d’humour, il est littéralement allé avec moi plus loin qu’aucun autre, et pour cela je lui en suis reconnaissant.

Mathieu et moi avions pas mal de points en commun – même langue, même dortoir, même appartenance au « Poka-chan fan-club » – mais ce n’est pas pour autant que nous étions prédestinés à bien nous entendre. Plus que les circonstances, ce sont les choses que nous avons faites ensemble qui ont façonné notre relation – d’un café pris ensemble au Cat’s Cradle aux sushi de Takadanobaba, de soirées passés ensemble à réviser dans le hall du batiment 3 à Hoshien au mémorable week-end à Shimoda. Personnalité forte, leader naturel, à la fois workaholic et fêtard – et également bon photographe – Mathieu est quelqu’un que je suis très content d’avoir pu rencontrer ici.

Durant le voyage à Hokkaido, la grande majorité des élèves participants venaient de Waseda – et donc se connaissaient déjà plus ou moins. Calvin, lui, étudiait à Yokohama et se sentait donc initialement en position d’outsider. Il ne lui fallut pourtant pas plus d’une heure pour s’intégrer parfaitement au groupe – chose pourrait-on dire normale quand on a une personnalité aussi ouverte et engageante que lui. Bon chanteur (ce qui lui a permis d’emporter le prix des sympathies du public aux élection de Mr. Kokugakuin), sportif passionné et amateur de jeux vidéo, il a grandement participé à l’ambiance du voyage à Hokkaido (ah, la bataille de boules de neige devant Neïparu Mori ou la partie de cartes mémorable que nous avons faite avec lui, Alex et Kim…) mais aussi à celles de l’Octoberfest au Parc Hibiya ou à la sortie à Fuji Q.

Je ne connaissais pas très bien Achinthi et Audrey avant de faire le voyage du Nouvel-An à Hiroshima et Osaka, mais ce périple – probablement l’un de ceux dont je me souviendrai avec le plus d’émotion dans les années à venir – nous a rapprochés. J’ai beaucoup apprécié le positivisme sans chichis de l’une comme le rationalisme minutieux de l’autre – et n’ai cessé de m’étonner à quel point le Japon – ou un voyage en général, en fait – peut faire fonctionner ensemble harmonieusement des gens pourtant si différents.

Amaury est passé presque inaperçu pour moi au premier semestre avant d’apparaître soudainement dans deux de mes cours au second. Se tenir aux côtés de quelqu’un d’aussi intelligent et articulé était appréciable autant en cours de Media Studies que lors des feux d’artifice de juillet. En plus, c’est grâce à lui que Guillaume a pu survivre en cours de Computerized Society, et ce n’est tout de même pas rien.

Comme Simon, j’ai croisé Antoine de nombreuses fois dans les couloirs de mon université lausannoise sans jamais le connaître, chose d’autant plus déplaisante que l’inverse n’était pas tout à fait vrai. Enfin, cette erreur est maintenant corrigée: durant cette année, j’ai découvert quelqu’un de franc et d’honnête, d’ambitieux mais en même temps extrêmement réaliste. Je suis d’autant plus content de m’être lié d’amitié avec lui qu’il fait partie de ces rares personnes que je pourrai physiquement continuer à fréquenter (enfin, si les aléas des divers déplacements professionnels et universitaires ne s’en mêlent pas) une fois rentré chez moi – et une relation, découverte ou renforcée, avec quelqu’un que l’on apprécie est plus belle que n’importe quel autre souvenir que l’on puisse rapporter d’un voyage.

Alex a été sans aucun doute la personnalité la plus solaire que m’ait été donné de rencontrer durant le séjour. Simplement le voir mettait déjà de bonne humeur; quand il parlait, il réussissait à contaminer, avec son sourire et son attitude positive, même les plus récalcitrants des grincheux. Équivalent simultané d’une grosse plaque de chocolat, d’une cure aux UV et d’une bonne comédie, il faisait partie de ces personnes dont on recherche instinctivement la compagnie comme les tournesols se dirigent toujours vers le soleil – et le jour où il a dû repartir chez lui, deux semaines avant la fin des cours, les murs de Hoshien sont devenus un petit peu plus gris.

J’ai rencontré Sonja pour la première fois lors d’une soirée à Shibuya en tout début d’année; nous n’avons pas cessé de nous recroiser ça et là depuis, que ce soit sur des skis à Hokkaido ou autour d’une bière à l’Octoberfest du parc Hibiya. Elève brillante mais jamais ennuyeuse, mélange à la fois familial et culturel des cultures occidentale et orientale, elle a toujours été au coeur de tout groupe dont elle faisait partie – et cela faisait plaisir à voir.

Moro-san est tout simplement incomparable. Mais si on devait absolument tenter une métaphore, il serait peut-être semblable à l’un de ces plats japonais dont on ne peut – même quand ils sont dans notre assiette – strictement rien deviner des ingrédients ou du mode de cuisson, sinon que c’est délicieux. Moro-san était un résident assistant, un étudiant japonais engagé par Hoshien pour aider les étudiants étrangers comme nous; par exemple, c’est lui qui m’a guidé le tout premier jour. Mais au fil des mois, il est aussi devenu plus qu’un responsable pour beaucoup d’entre nous: nous sommes devenus amis. Avec un humour tout droit venu d’une autre planète, un album photo Facebook des repas les plus malsains qu’il ait mangé et la capacité de composer des haikus sur un typhon qui l’empêchait d’aller en cours, Moro-san est un OVNI dans un pays qui n’a déjà rien de banal – mais un OVNI comme on aimerait en voir plus souvent.

Il reste encore tant de gens que je voudrais parler et le pire, c’est que je sais que je vais forcément oublier quelqu’un: ceux qui ont laissé une trace en moi durant cette année sont si nombreux… Il y a Ji Won, que j’ai rencontrée à Disneyland et à qui j’avais offert, dans un élan soudain, un Tigrou en peluche; Robert, un colosse allemand au regard posé et intelligent mais à la carrure si imposante qu’il a, une fois, fait peur à une prof japonaise simplement en posant poliment une question; Ksenya, la biélorusse avec qui j’ai pu discuter, en russe, du regard que le prof britannique expatrié au Japon portait sur des médias américains; Max et Sabrina, dont les chamailleries ont illuminé mon cours de japonais au semestre de printemps; Livia, Julia et Olga, que j’ai pu croiser au Garden Café ou autour d’une fondue au fromage improvisée chez Laura; Talal, qui est parti après un seul semestre et qui, à sa fête de départ, s’est levé et a prononcé quelques mots pour chacune des personnes présentes autour de la table – un geste qui m’a inspiré une grande admiration… et l’idée de cet article; Mimi, âme artistique à la plume vibrante qui nous a accueillis, Laura et moi, à Séoul en rois; Nicolas, avec qui j’ai pu partager la déception qu’était l’épisode final de Lost; Kim et Annie, que j’ai souvent retrouvées au hasard de mes pérégrinations autour du Japon; Grégory, le Canadien charismatique aux origines russes; Jean, Peter et Andy, si complices en cours de japonais du semestre d’automne; Queenie, la Néo-Zélandaise avec qui j’ai révisé pour des examens de Poka-chan et planté des arbres à Okinawa; Jonatan le Mexicain quasi définitvement expatrié à Tokyo; Mylène, venant de la même université de Guillaume, une battante infatigable et fougueuse qui paraissait parfois faire une tête de plus que Guillaume bien qu’en réalité c’est lui qui faisait à peu près le double de sa taille; Wan Wei, qui m’a offert un Hello Kitty en cours de microéconomie et des biscuits faits maison le dernier soir à Hoshien; Fritz, qui a regardé les mêmes dessins animés que moi quand il était petit; et beaucoup d’autres encore, rencontres fugaces ou plus longues, amenées ensemble par des objectifs communs ou un hasard complet.

Pour finir, je ne peux que répéter ce que j’ai dit à mon discours de fin d’année: je suis venu au Japon pour ses pagodes et ses gratte-ciels et je ne veux pas en repartir à cause des gens que j’y ai rencontrés. Vos noms et vos visages feront dorénavant à jamais partie de mon Japon personnel; et même si un échange universitaire ne devait apporter rien d’autre que ces nouvelles rencontres, ça resterait l’une des meilleures choses à tenter dans sa vie.

Breathe Me

28/07/2010

Aujourd’hui est le dernier mercredi de mon année au Japon, et par conséquent le dernier article « musical ». J’ai donc choisi une chanson très spéciale, une chanson que j’associe toujours à des moments de séparation, mais aussi aux nouveaux départs: Breathe Me.

Par qui? Sia

Dans quel album? Colour The Small One

Pourquoi je l’aime? Parce que, pour moi, cette chanson sera à jamais rattachée au moment où je l’ai entendue en premier – à savoir le dernier épisode de la saison finale de Six Feet Under. A ce moment-là, ceux qui ont vu Six Feet Under hochent déjà la tête avec compréhension et pour les autres je dois prendre un moment pour expliquer que cette série (2001-2005) a, avec les Soprano, complètement transformé son industrie en montrant qu’une production pour le petit écran pouvait être aussi bien – sinon mieux – écrite, jouée et réalisée qu’un film destiné au cinéma. Avant Six Feet Under, on avait Alerte à Malibu et Hélène et les garçons; après, nous avons eu Lost et True Blood (ce dernier est d’ailleurs réalisé par Alan Ball qui a aussi crée Six Feet Under).

C’est justement la chanson d’aujourd’hui qui clôt cette ouvre magnifique, et l’effet qu’elle produit alors – s’il ne fallait définir le mot catharsis que par un seul exemple, ce serait celui-la – n’a rien à envier à celui d’une bombe H qui explose dans le cerveau. Expliquer pourquoi est assez difficile; vous pourriez trouver l’extrait sur Youtube (chose qui serait extrêmement stupide) mais vous n’en seriez pas plus avancés. Pour ressentir toute l’émotion que véhicule la chanson – pour moi, cette scène est simplement la meilleure que je n’aie jamais vue à la télévision – il faut regarder la série en entier, les 63 épisodes, apprendre à connaître les personnages et à s’imprégner de l’esprit de cette oeuvre – avant de lui dire au revoir et de clore le dernier chapitre, en musique.

Comment l’écouter? Cela peut sembler drôle mais j’essaie de réserver cette chanson pour des occasions spéciales, ne pas « l’user » en l’écoutant trop. Essayez de réfléchir à ce que cette musique évoque en vous, et à quel moment – triste, joyeux, ou peut-être mélange des deux – vous aimeriez le plus l’entendre.

Se souvenir… des objets

28/07/2010

Tout au long de l’année, j’ai accumulé, sur une étagère, des objets de toute sorte – souvent des papiers – en lien avec des voyages que j’ai faits ou des gens que j’ai rencontrés. Au moment de faire mes valises, je ne peux pas m’empêcher de les réexaminer un par un et de me souvenir des histoires qui y sont rattachées.

1. Mon cahier d’exercice des kanji. Le premier semestre, je passais en moyenne une heure par jour à en apprendre avec la méthode de Heisig. J’ai quelque peu ralenti au second semestre, mais des pages et des pages noirices de gribouillis me rappellent encore mes efforts dans ce domaine, accompagnés parfois par la musique provenant de mon ordinateur et parfois par le ronflement du chauffage.

2. Un guide à l’attention des étrangers distribué par le district de Shinjuku à tous les nouveaux résidents étrangers. On y enseigne, avec une candeur parfois déconcertante, des mœurs japonaises comme « trier ses déchets », « respecter les personnes âgées » ou « ne pas faire trop de bruit le soir ».

3. Deux fascicules du Tokyo Game Show 2009.

4. Un éventail offert avec le ticket de sumo.

5. La brochure de présentation du Swiss+Symposium.

6. Le fascicule de la Tour de Tokyo. J’y suis monté trois fois durant cette année (avec d’autres élèves en échange, avec mes parents et avec mes amis venus de Suisse), soit trois fois de plus qu’un Tokyoïte moyen dans sa vie.

7. Une prédiction faite au temple d’Asakusa.

8. Une carte de la région du mont Mitake.

9. Le fascicule de la plate-forme d’observation au sommet de la Mori Tower, à Roppongi Hills.

10. Quatre cahiers pour les quatre voyages organisés auxquels j’ai participé: Shirakawa, Hokkaido, Okinawa et Nagano. Très bien faits, ils contiennent non seulement le programme complet mais aussi les noms de tous les participants.

11. Le guide du musée de Toyota à Nagoya.

12. Une chouette offerte par les étudiants d’un collège à Shirakawa que nous avons visité.

13. Deux photos de ma classe de japonais du semestre d’automne.

14. La brochure d’un temple (en béton!) à Hakodate que j’ai visité avec ma géniale famille d’accueil et mon compagnon de chambre chinois.

15. Le fascicule présentant Iejima, à Okinawa.

16. Deux shisas peints par moi à Murasakimura.

17. Des coquillages d’Okinawa.

18. Un billet pour un tour en bateau des îles de Matsushima.

19. Un boomerang australien. Ok, ce n’est peut-être pas le souvenir le plus original, mais il est très joli et facilement transportable.

20. Un numéro du Sky Mall. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est un magazine de vente par correspondance que l’on trouve sur certaines lignes aériennes américaines (celui-ci a été pris sur le vol Tokyo-Pékin, effectué par Delta). J’en fais la collection pour la simple et bonne raison que, si un jour mes petits-enfants me demanderont ce que « ultraconsumérisme » veut dire, je n’aurai qu’à leur montrer quelques pages du Sky Mall pour rendre toute explication superflue. Escalier dépliable pour qu’un chien âgé puisse grimper facilement sur un lit, motte de terre du Yankee Stadium avec certificat d’authenticité ou traqueur GPS à glisser dans le cartable son enfant, le magazine présente sur ses pages des centaines d’objets aussi superflus qu’ingénieux. C’est souvent hilarant et parfois un peu effrayant.

21. Une carte de Shanghai.

22. Un pass pour le métro de Séoul.

23. Le livre signé par le grand-père de Mimi, l’artiste.

24. Un purikura de Séoul et deux tickets (bus et train à crémaillère) de Hong Kong.

25. Mon pass journalier à Fuji Q.

26. Des sachets de thé offerts par la famille d’accueil à Nagano et mon badge nominatif pour la rencontre avec les collégiens.

27. Un bol (fort moche) fait à Nagano. J’ai mieux réussi ceux faits à Tokyo.

28. Une boîte de bonbons achetée juste avant d’embarquer dans le bus de nuit pour Shikoku. Inutile de me dire que les bonbons m’intéressaient bien moins que la boîte.

29. Deux origamis offerts avec les billets pour les tourbillons de Naruto.

30. Ce n’est pas un champignon, mais une tirelire en forme de boîte postale. C’est l’enseignante du cours du japonais du semestre de printemps qui me l’a offert.

31. Un Hello Kitty offert par Wan Wei en cours de « Strategy And Organization Of Firms » pour avoir bien répondu à une question lors de son exposé.

32. Un Totoro acheté au bien-nommé Kiddy Land à Harajuku – le magasin référence en matière de produits dérivés de la culture populaire japonaise. Jetez un regard dans ses yeux sans fond et vous comprendrez pourquoi je n’ai pas pu repartir du magasin sans m’en acheter un (et Guillaume sans en acquérir quatre – oh, bien sûr, la version officielle a été « c’est pour offrir… », mais qui cela dupe-t-il?)

33. Une plaquette en bois commémorative achetée au sommet du mont Fuji et un morceau de roche volcanique ramassé au même endroit.

34. Mes cadeaux d’anniversaire, offerts par Guillaume et Michael. Ca fait toujours plaisir d’être avec des personnes qui connaissent bien vos goûts.

35. Un graphique sur le « choc culturel » et le « choc culturel inverse » distribué à l’occasion de la séance de « préparation au départ » organisée par l’université. Comme on peut y voir, il y a une période difficile (doutes, craintes, peur d’avoir fait un mauvais choix, dépression, etc.) après l’arrivée au Japon et une autre après être rentré chez soi. Effectivement, je peux vous confirmer que j’ai eu une période d’incertitude pénible après mon arrivée au Japon; elle a duré environ trente minutes mais je vous avoue que je fus quelque peu soulagé par la meilleure année de ma vie qui a immédiatement suivi. On verra ce qu’il en sera pour le retour à la maison.

36. La dernière page du fascicule distribué lors de cette séance. Je ne sais pas ce qui l’a causé – le texte, peut-être, ou le « Tadaima!« , ou l’image de l’ourson-mascotte de Waseda qui, d’habitude sévère, s’incline avec un sourire bienveillant – mais une poussière m’est rentrée dans l’oeil pile au moment de lire ces lignes et j’ai dû baisser ma tête pour que mes compagnons de table ne la remarquent pas.

37. La couverture de mon certificat de fin d’études à Waseda.

Et voilà. Une année de sa vie qui pourrait tenir dans une four et un Tupperware, ça a de quoi faire réfléchir. Mais derrière chacun de ces objets, il y a des histoires et des rencontres – et celles-ci, heureusement, ne pourront jamais être contenues dans quoi que ce soit, sinon la mémoire.

Se souvenir… des voyages

28/07/2010

Un petit récapitulatif de mes articles consacrés aux voyages sous la forme d’une table des matières:

A Tokyo:


AsakusaAkihabaraDisneylandHarajukuMakuhari MesseMinami-AzabuMusée National de TokyoOdaibaPalais impérialParc HibiyaRoppongi HillsRyogokuSea LifeShibuyaShinjukuShinjuku GyoenShiodomeTokyo MidtownTokyo TowerTsukiji UenoUeno ZooWasedaYasukuniYurikamome Line

Au Japon:

ChofuCinq LacsFuji-sanFuji QFushimi InariHakodateHakoneHimejiHiroshimaIejimaKamakuraKawagoeKawasakiKurashikiKyotoMatsumotoMatsushimaMinka-enMitake-sanMitoMiyajimaNaganoNagoyaNahaNaraNarutoNikkoOsakaSapporoShimodaShirakawaShizuokaTakamatsuTakao-sanTokyoYokohama

Dans le reste de l’Asie:

Grande MurailleHong KongPékinSéoulShanghai

En Océanie:

AucklandChristchurchGold CoastMelbourneMount SundaySydneyWellington

Snapshots LIII

28/07/2010

Ce billet – le 53ème, sans compter les trois consacrés à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et à la Chine – va clôturer la rubrique « Snapshots » de mon blog. 159 photos – 159 instants d’étonnement, d’amusement, de perplexité ou de fascination que j’avais éprouvé durant l’année et que j’ai tenté de partager avec vous. Rajoutons-en donc trois supplémentaires pour finir en beauté.

1. Une certaine image du lieu où je reviens, vu depuis le lieu d’où je pars.

2. Un moment de repos lors d’un long trajet.

3. Et un dernier dragon pour dire au revoir.

Shizuoka

28/07/2010

Shizuoka (静岡), ça veut dire « colline calme »… autrement dit, « Silent Hill ». Plutôt inquiétant, d’autant plus que de nombreux bus de la ville arborent ce lapin au regard démoniaque.

Bon, je plaisante, Shizuoka est en fait une ville plutôt sympathique. Elle fut aussi le lieu de notre dernière excursion journalière en dehors de Tokyo (à trois jours du départ du Japon – on est explorateur dans l’âme ou on ne l’est pas, Shizuoka étant tout de même à pas loin de 300 km de Tokyo).

Le design des plaques d’égout de la ville lui est propre…

…mais sinon, il n’y a pas de particularités architecturales frappantes.

Le sanctuaire Sengen – faisant partie de la même « famille » que celui au pied du mont Fuji.

Celui-là, on a pu l’apprécier avec du beau temps.

Le centre-ville « moderne » est lui aussi agréable à parcourir.

Exactement comme à Nagoya, il y a une allée centrale remplie de toutes sortes d’oeuvres d’art (locales ou offertes par des villes jumelles – dont Cannes). Ici, nous avons une installation de pierres et d’eau, à mi-chemin entre sculpture de Gaudi et parcours de VTT.

L’eau s’écoule le long des parois de la colonne en dessinant des formes étranges.

Une rencontre inopinée.

Certaines ruelles attenantes font soudainement penser à la Chine.

Vers la fin du parcours, notre attention a été attirée par un objet étrange posé au milieu de la rue – apparemment sans propriétaire – émettant de la musique.

Après investigation, l’objet s’est révélé être un lecteur MP3 relié à des enceintes. C’est un pratiquant de VTT qui l’a installé ici pour s’entraîner en musique, mais il s’était momentanément absenté pour aller chercher de l’eau. En laissant son matériel – coûteux et facilement transportable – en plein milieu de la rue sans aucune arrière pensée. C’est là que l’on se rend compte que l’on est au Japon. Franchement, combien une installation comme celle-ci tiendrait, sans son propriétaire, sur la place principale de votre ville?

Certaines poubelles font sourire.

Et certains magasins nous tireraient presque une larme de nostalgie.

La suite de notre chemin nous emmène sur une colline appelée Nihondaira. Comme c’est un endroit touristique, les bus y vont plus souvent le week-end (colonne de droite) qu’en semaine (colonne de gauche). Ca paraît évident, mais avez-vous souvent vu ce genre d’horaires en pratique?

En dépit du fait de vivre au Japon depuis un an, nous réussissons l’exploit de prendre le mauvais bus, de se rendre compte trop tard de l’erreur et de devoir attendre une heure de plus. Comment s’occuper durant ce temps? En allant voir une exposition de photos prises à Angkor Vat, bien sûr.

Le sommet de Nihondaira est évidemment planté d’un certain nombre de tours de transmission.

Nous empruntons donc immédiatement un téléphérique (délicieusement rétro) pour rejoindre une colline voisine.

Sur celle-ci se trouve un sanctuaire Toshogu (c’est-à-dire dédié au shogun Ieyasu Tokugawa).

Sans devoir y être invités, tous les touristes marchent sur les dalles carrées alors qu’à priori rien n’empêche de marcher sur les galets. Pourquoi? Mystère de la psychologie humaine.

Le sanctuaire est relativement étendu en longueur.

Une belle vue sur la mer s’ouvre depuis la colline.

Pas étonnant que de nombreux couples viennent à Nihondaira pour y accrocher un cadenas, symbole de leur amour.

Toutefois, je dois vous avouer que tout ce que vous venez de voir – aussi beau que cela puisse être – n’était pas la principale raison de notre venue à Shizuoka. Non, c’est quelque chose d’autre qui a attiré notre attention sur cette ville, quelque chose que l’on ne s’attendrait pas forcément à découvrir au tournant d’une rue.

Un Gundam – taille réelle, rien que ça – a été installé à Shizuoka pour plusieurs mois.

La foule admirative se presse aux pieds du mecha géant.

Un Gundam similaire était installé à Odaiba en été 2009; toutefois, je suis arrivé au Japon trop tard pour le voir, ce qui m’a quelque peu attristé. Un an plus tard, toutefois, et dans des circonstances plutôt improbables, voilà la chose faite.

Comme quoi, il n’est jamais trop tard.

Snapshots LII

28/07/2010

1. Odaiba le soir…

2. …et de nuit.

3. Cliquez sur l’image pour l’agrandir. Examinez bien les couvertures de ce manga. Essayez d’identifier les différents personnages et l’époque approximative à laquelle l’histoire se déroule. Trouvez le titre sur les couvertures. Méditez.

Se souvenir… des cours

27/07/2010

Au moment de choisir ses cours dans la très large palette proposée par SILS, l’étudiant doit faire face à trois problèmes majeurs:

1. Les conditions plus ou moins draconiennes proposées par son université d’origine; il est vrai que ce n’est pas le cas de tout le monde, mais la plupart des gens que je connaisse ont dû marcher sur une corde plutôt raide pour s’assurer d’avoir leurs crédits une fois retournés au bercail. D’une part, il n’y a pas d’examens de rattrapage à SILS: ça passe ou ça casse du premier coup. Il est vrai que les cours au Japon sont bien davantage basés sur le principe du contrôle continu (avec des notes de présence et de participation, des tests intermédiaires etc.) qu’à HEC Lausanne par exemple, ce qui permet de corriger le tir en amont si problème il y a; de plus, les branches que l’on loupe ne sont tout simplement pas reportées sur le relevé de notes final. Toujours est-il que manquer son année à trois ou quatre crédits près est rageant. Et ne me lancez pas sur la prévalidation des cours, procédé charmant qui consiste à faire approuver ses cours par l’université de départ avant l’université d’accueil, histoire de se retrouver dans une situation où le plan de cours initialement validé est soudainement impossible à suivre dû à une annulation ou à un changement d’horaire par exemple, et où il faut tout remanier – et valider sur plusieurs continents – durant les deux-trois jours que dure la période add/drop.

2. Le chevauchement des horaires: à SILS, c’est simple, les professeurs choisissent l’horaire qu’ils veulent pour donner leurs cours. Très pratique pour eux, un peu moins pour les élèves qui se retrouvent avec tous les cours les plus désirables rassemblés sur les plages dorées du mardi-mercredi-jeudi entre 13h30 et 17h30 car personne ne veut travailler en dehors de ces heures-ci. Du coup, construire un plan de cours cohérent et crédible à proposer à son université de départ (cf. point 1) commence à ressembler à un exercice d’équilibrisme sur pente glissante.

3. Enfin, le plus gros problème est sans conteste le fait que l’on ne peut absolument pas savoir à l’avance si un cours est bon ou pas et que la période add/drop ridiculement courte ainsi que les contraintes 1 et 2 font que l’on est à peu près condamnés à prendre tous les cours que l’on a initialement pris, qu’ils nous plaisent ou non. Il faut donc choisir juste du premier coup. Mais comment faire? Le syllabus est, bien sûr, une première étape, mais il ne dit pas tout. L’idéal reste évidemment de demander à un ancien de SILS, mais il y a peu de chance que vous en connaissiez un à peine descendu de l’avion. Dilemme, dilemme.

Je vais faire mon possible pour vous aider en touchant quelques mots de cours (axés sur l’économie, la branche que j’étudie) que j’ai pu suivre, moi. Je vous préviens tout de suite que j’ai trouvé tous mes cours d’un niveau au minimum acceptable quand il n’était pas carrément excellent (chose que je ne peux malheureusement pas réitérer pour l’ensemble de mon parcours académique) et que par conséquent les avis que je vais donner seront généralement positifs (enfin, en même temps, Waseda n’est pas l’une des meilleures universités du Japon pour rien). Sachez toutefois qu’il y a bel et bien, à en croire mes amis, des très mauvais cours à Waseda; il se trouve simplement que j’ai eu la chance de les éviter. Enfin – comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises – l’enseignement SILS est en général caractérisé par un niveau de « rigueur technique » (vous savez, des matrices 10×10 à inverser à la main, des intégrales à trois étages à résoudre avec un crayon, des dizaines de pages de rapports par semaine à écrire – bref, toutes les choses dont un certain enseignement s’enorgueillit) plutôt bas; cet état de fait est, toutefois, largement compensé – du moins en mon opinion – par une approche bien plus pratique et dynamique de l’apprentissage.

Voici, donc, mon cursus de l’année, par ordre alphabétique et sans distinction de semestre:

Comparative Corporate Governance, par Christopher Pokarier. A lui tout seul, Dr. Pokarier est une véritable institution à Waseda; ses cours sont toujours pleins à craquer à cause d’un bouche-à-oreille si bon que même moi en ai eu vent lors de mes premiers jours ici. Je me vois donc dans l’obligation d’y contribuer: si vous vous intéressez un tant soit peu à l’économie et que vous êtes à SILS, vous devez prendre ne serait-ce qu’un cours de Pokarier (personnellement, j’en ai pris trois sur deux semestres et je n’en regrette pas une miette). Le secret? Il est simple: une base très solide de nombreuses lectures exigeantes à faire à la maison (sous la forme de livres ou d’articles) et une conclusion en forme d’examen rigoureux portant en grande partie sur ces lectures (s’il y a bien des cours où on ne peut pas s’en sortir juste en venant y assister sans travailler à côté, ce sont bien ceux de Pokarier) entre lesquelles se trouvent des classes très vivantes et animées, pleines de digressions, d’histoires et anecdotes. L’enseignant part en effet du principe que les bases ont été acquises grâce aux lectures et aux diapositives et consacre la majorité de ses cours aux exemples et aux applications, en passant parfois par des histoires complètement loufoques sans rapport apparent (il faut dire que le professeur est un peu l’archétype de l’Australien ironique, débonnaire et bon vivant). Cette combinaison – travail rigoureux à la maison et examen sévère, mais séances en auditoire éclatantes et pétillantes – donne un cours auquel on a vraiment envie de venir et de participer. Surtout, l’enseignant arrive à faire une chose que je croyais impossible avant de venir à Waseda: de convaincre, par l’exemple, qu’il y a une vie après le diplôme. Vous avez remarqué comme vous pouviez respecter certains de vos enseignants sans jamais vouloir leur ressembler, comme ils arrivaient à vous transmettre des connaissances sans vous donner la moindre idée de la vie que vous vous construirez en appliquant ces connaissances? Pokarier, lui, y arrive, autant par ses exemples portant sur des applications de la théorie économique immédiatement observables autour de nous que par ses anecdotes personnelles nous emmenant, durant les 90 minutes que dure un cours, d’Australie à Danemark en passant par le Singapour et l’Italie. Ainsi, ce cours sur la gouvernance d’entreprise – malgré un nom plutôt peu appétissant – est en fait on ne peut plus concret, donnant non seulement une idée de comment faire certaines choses, mais surtout l’envie d’essayer de les faire.

Historical Survey: Advertising And The Making Of American Consumer Culture, par Juliann Sivulka. Un cours incontournable pour quiconque s’intéresse un tant soit peu au marketing, il se base sur un très bon livre écrit par l’enseignante (rien que le nom – Soap, Sex and Cigarettes – en dit long) qui retrace l’histoire de la publicité américaine – et ses liens avec la société – de l’époque des colons jusqu’à l’avènement de l’Internet. Un certain nombre de documentaires très informatifs projetés en classe permettent également d’en savoir plus sur des développements plus modernes de la culture publicitaire. Seul bémol: le cours magistral a quelque peu trop tendance à répéter le contenu du livre et en devient du coup moins magistral puisqu’on lit les informations dans le livre, puis se fait distribuer des diapositives et relit la même chose une deuxième fois, puis écoute l’enseignante et se les fait répéter une troisième fois, ce qui peut devenir un peu difficile à la longue. Pourtant, le contenu est si intéressant qu’il serait dommage de s’en priver. Si un autre cours entre en conflit avec celui-là dans l’horaire mais que le sujet vous intéresse (et, honnêtement, il devrait), une solution pourrait être d’acheter le livre et de passer au premier cours de l’année pour en récupérer le plan, contenant les liens Web vers les documentaires qui seront abordés; ces deux sources vous permettront de récupérer jusqu’à 90% des informations dites en classe, si vous êtes décidés à les étudier vous-même.

International Trade Management, par Tatsuo Nobu. Probablement le seul cours dispensable de ma sélection. Le sujet – les importations et les exportations, pierres angulaires de l’économie moderne – est pourtant prometteur, mais le professeur a malheureusement de la peine à en venir au fond des problèmes (quand ce n’est pas de venir à ses propres cours). Les quelques anecdotes amusantes et des considérations pratiques tirées de sa longue expérience, aussi pertinentes soient-elles, peinent à sauver l’ensemble. Seule consolation, la lecture recommandée est très informative.

Japonais 1, par Emiko Koike et Matsue Kamio et Japonais 2, par Kana Mikogami et Kumiko Ikemori. En principe, je ne devrais pas vous parler des cours de japonais puisqu’ils sont obligatoires et que de toute façon vous ne pourrez pas vraiment choisir ni votre niveau, ni vos professeurs. Pourtant, je tiens tout de même à mentionner ces cours ici, non seulement pour leur importance (avec 9 heures par semaine et des devoirs/tests quotidiens, vous les travaillerez probablement plus que tous les cours SILS réunis) mais surtout pour leur qualité. Toutes les enseignantes ont été d’une compétence et d’un dévouement qui ne se rencontrent que rarement parmi les meilleurs enseignants des autres branches, l’ambiance de classe a toujours été géniale et les livres Minna No Nihongo constituent tout simplement la meilleure méthode linguistique que je n’aie jamais essayée. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que l’enseignement du japonais comme langue étrangère à Waseda est particulièrement réputé.

Kanji 2, par Yukiko Kawasumi. Au semestre d’automne – donc lorsque j’étais au niveau 1 en japonais – nous n’avions pas le choix en ce qui concernait l’apprentissage de la langue; c’était 6 crédits (soit 9 heures) par semaine. Au semestre de printemps, pourtant, cela changea: dorénavant, nous n’avons plus eu que 5 crédits de japonais « de base » avec 1 crédit supplémentaire à choisir par nous-mêmes entre des domaines plus spécifiques comme la prononciation, la conversation ou le japonais d’affaires. Pour ma part, je n’ai pas hésité une seconde avant de choisir un cours consacré aux kanji. D’une part, parce qu’au Japon, ne pas lire les kanji, c’est être illettré, tout simplement; mais aussi parce que je les aime sincèrement. Par contre, il vaut mieux ne pas avoir froid aux yeux; le cours « Kanji 2 », c’est 278 kanji à apprendre en 15 semaines, avec, pour chacun, 2-3 lectures et 5-6 mots. Et l’examen final porte sur tout en même temps, naturellement. Heureusement qu’il y a Heisig.

Media Studies, par Graham Law. Un cours pluridisciplinaire qui intéressera à la fois les étudiants en journalisme (pour la perspective historique), en sciences politiques (pour les implications socio-culturelles) et en économie (pour la mise en évidence du fonctionnement des rouages économiques de certains systèmes de médias modernes). Le tout mené magistralement par un professeur très British à l’humour omniprésent, et très richement illustré – de la une du Times du 8 août 1945 aux séquences publicitaires juste avant un épisode de Doraemon.

Nissan: A Case Study par Christopher Pokarier et Nissan Motors Company. Un cours un peu à part dans le syllabus, c’est aussi l’un des plus intéressants – et des plus prisés, le concours lors des inscriptions pouvant atteindre 2-3 personnes par siège (les « vainqueurs » étant déterminés par tirage au sort). Il est officiellement donné par le même Dr. Pokarier dont je viens de vous parler, même si ce dernier n’y dit presque jamais rien; à la place, chaque semaine, un cadre dirigeant de Nissan (cette année; l’entreprise peut changer) vient de parler à la classe de l’aspect de l’entreprise dont il s’occupe (sans surprise, les invités sont souvent des anciens de Waseda). Au fil des semaines, on voit ainsi défiler, devant nous, des executives dans des domaines du design, du marketing, de la finance, de la recherche et développement ou des ressources humaines – autant de pièces qui finissent peu à peu par donner une image de plus en plus claire de l’entreprise dans son ensemble (le tout renforcé par un pack d’articles historiques et analytiques sur l’entreprise, préparé par l’enseignant). Ce cours n’est pas l’un des plus populaires (au fait, sans doute le plus populaire) de SILS pour rien; pouvoir écouter chaque semaine des gens de si haut vol – et pouvoir leur poser des questions – est une opportunité unique que je suis très content d’avoir eu la chance de saisir. Sans contestation mon meilleur cours de l’année.

Selected Topics In Finance, par Nobuya Takezawa. Sous ce nom qui veut tout et rien dire se cache en fait un domaine très particulier (et très intéressant) de la finance d’entreprise: la finance du sport. Concrètement, l’enseignant (au physique très japonais et à l’accent très américain, contraste déjà savoureux en soi) reprend chaque semaine un concept théorique économique on ne peut plus ennuyeux comme la valeur actuelle ou le calcul du prix d’une option et lui insuffle une nouvelle vie en l’appliquant sur un cas concret du monde du sport. Comment Manchester United valorise-t-il ses joueurs sur son bilan? Comment un club de baseball calcule-t-il la valeur actuelle d’un joueur au moment de lui proposer un contrat? Comment se fait-il que, durant une époque au Japon, une carte de membre d’un club de golf pouvait être achetée et vendue par des spéculateurs exactement comme une option, et quel en était le sous-jacent? De quoi voir des concepts qui semblent évidents, à la limite du poussiéreux, sous un jour nouveau. Evidemment, connaître ne serait-ce qu’un minimum le monde du sport n’est pas forcément une mauvaise idée pour ceux qui veulent prendre ce cours (sans avoir besoin d’être fan – je n’en suis clairement pas un, ce qui ne m’a pas empêché d’apprécier).

Transnational Business Entreprises, par Christopher Pokarier. Alors que le cours sur la gouvernance d’entreprise se concentre sur l’intérieur de celle-ci et sur les délicats rapports reliant les propriétaires, les gérants et les travailleurs, le cours sur les entreprises multinationales est davantage tourné vers l’extérieur. Là encore, on retrouve la méthode habituelle de Pokarier – des lectures pour préparer le terrain, un examen plutôt corsé au bout et beaucoup de fun tout au long du chemin. Le livre de référence du cours est très bien aussi; même si les concepts qu’il évoque peuvent paraître simples, il a l’avantage de les présenter d’une façon très posée et systématique qui permet de combler de nombreuses lacunes – même à ceux qui croyaient déjà savoir tout ou presque sur ces sujets-là.

Strategy And Organization Of Firms, par Ayako Suzuki. Probablement le cours se rapprochant le plus de ce que j’ai pu connaître chez moi à HEC Lausanne: des théories microéconomiques et des exercices à résoudre. Jusque là, rien de très entraînant (même si on pourrait arguer qu’il est nécessaire de faire un peu de ces tâches-là histoire de ne pas oublier comme allumer une calculatrice ou écrire une dérivée). Là où ça devient déjà plus intéressant, c’est que près de la moitié du cours est en fait assurée par les élèves, que ce soit sous la forme de résolution d’exercices au tableau ou de la présentation des théories susmentionnées, et que le dernier « examen » du cours est en fait un exposé où l’on présente un article scientifique de notre choix sur un thème en rapport avec le cours. Enfin, la personnalité souriante et positive de l’enseignante achève de transformer ce cours de l’horreur qu’il aurait pu être en quelque chose que je peux recommander.


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